Prendre l’air, la peinture de Corot à Monet, par Marina Ferretti Bocquillon, historienne de l’art

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Thomas Jones (1742-1803)

« L’histoire du premier commencement est pour nous en retrait parce que la force d’éclairement de la méditation ne peut être à la hauteur des relations simples de la tonalité fondamentale du questionnement, l’étonnement, et n’est pas non plus capable d’endurer cette tonalité. » (Méditation, Martin Heidegger, traduit par Alain Boutot, Gallimard, 2019)

Plein air, nous dit désormais le gouvernement, soucieux de notre santé physique, et de notre écologie mentale.

Plein air, clamaient les impressionnistes, chercheurs de vérité – l’objectivité des effets de la lumière passées par le filtre des sensations personnelles.

Plein air, chante, sous la direction de Marina Ferretti Bocquillon, le superbe catalogue d’une exposition annulée (printemps 2020) à Giverny consacrée à l’atelier de la nature, de Corot à Monet.

Plein air, me dit Bernard Plossu, poursuivant : « Je viens de le recevoir, tu as vu le catalogue ? Une splendeur. »

Le paysage a pris son autonomie, c’est une personne de plénitude, il faut aller à sa rencontre.

Dès 1708, dans le traité Du paysage, Roger de Piles (1635-1709) conseillait aux peintres de travailler en plein air.

Peindre un arbre, un ciel, un bosquet, un horizon, des roches, une colline.

Un crépuscule, une végétation qui jouit, un nuage qui rougeoie, un appel orange dans des nuances de verts.

Une tempête, un esquif, un sable noir.

Le passage des dieux.

Pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que rien ?

En 1854, Monsieur Courbet est dehors (tableau La Rencontre, 1854), son attirail sur le dos. On le reconnaît, c’est un témoin des variations de l’air.

Rien n’est fixe, il faut être rapide, les sens en alerte, comme un épagneul, mais muni de boites de couleurs.

Les villes croissent, les ingénieurs édifient, mais il y a l’architecture grandiose de la nature, première entre toutes.

Corot voyage en Italie, Gustave Caillebotte parcourt les routes de Naples, tandis qu’en France, au cours des années 1860, Berthe Morisot, Camille Pissarro, Auguste Renoir, Cézanne ou Alfred Sisley (liste minimale) peignent sur le motif.

Comme Eugène Boudin (Honfleur), Gustave Courbet (Etretat), Edouard Manet (Boulogne-sur-Mer), Claude Monet (Trouville).

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François Marius Granet

« Monet, précise Marina Ferretti Bocquillon, a su d’emblée capter le mouvement de l’air, la sensation d’espace, l’opposition franche du soleil et des ombres, la vivacité des tons clairs et l’éclat de la lumière dans l’atmosphère humide. Si l’impressionnisme n’a pas encore été baptisé, il est né depuis quelques années déjà. »

S’intéressant au mobilier de plein air, aux boites de peinture, aux nouveaux pigments, aux chevalets télescopiques, aux tabourets, aux parasols pliants – qui est aussi un marché -, Anthea Callen remarque : « Dans un lieu aussi fréquenté que la forêt de Fontainebleau dans les années 1840, le parasol omniprésent du paysagiste fait le bonheur des caricaturistes. »

Face aux désordres de l’Histoire, à la faillite des pères pointée par les romantiques, la nature, dans sa cruauté même, ou son abri du mal (Cézanne quelquefois), apparaît comme un refuge nécessaire, comme une façon de fixer le paysage, avant que celui-ci ne se défasse peu à peu, ou brutalement (la Première Guerre mondiale).

Le toit modeste d’une ferme, un ruisseau, une baie, une gelée blanche sont bien davantage que des éléments picturaux, mais le souvenir d’un accord de fond, d’une solitude partageuse.

En Italie, les macchiaioli, initiateurs de la peinture moderne à l’époque du Risorgimento (article de Beatrice Avanzi), se réunissent, pariant sur la lumière comme protagoniste essentiel d’une vision calme et vraie de ce qui entre en résonnance intimement.  

Maintenant, place aux voyages par les reproductions, de toiles de François Desportes, de Thomas Jones, de Pierre-Henri de Valenciennes, de Pierre-Athanase Chauvin, de Léon Cogniet, de François Marius Granet, de Giuseppe De Nittis, et de tous les pré-impressionnistes splendides.

En continuant ma lecture de Heidegger : « Aussi longtemps que l’homme restera pris dans les filets de la métaphysique, c’est-à-dire aussi longtemps qu’il sera attaché au primat de l’étant parce que c’est là l’effectif au sens de l’efficace et du « puissant » (ce qui est capable de produire un effet), le rien demeurera à ses yeux ce qui ne vaut rien, quelque chose dont il y a tout lieu de se méfier. »

Ce rien est ce que je recherche dans la peinture.

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Plein air. De Corot à Monet, sous la direction de Marina Ferretti Bocquillon, contributions de Béatrice Avanzi, David Brown, Anthea Callen, Vanessa Lecomte, Sylvie Patry et Marie-Pierre Salé, Gallimard, 2020, 224 pages

Site Gallimard

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