Déposer les âmes, par Carl Norac, poète, et Anne-Sophie Costenoble, photographe

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© Anne-Sophie Costenoble

« Ce midi, je suis si fatigué que je fleuris par bravade. »

Ecrivain belge de langue française, voyageur fasciné par le Grand Nord (notamment la culture inuit), auteur de nombreux livres pour enfants et poète reconnu internationalement, Carl Norac est un écrivain au lyrisme fraternel, élégiaque, douloureux.

L’effort de vivre côtoie chez lui le courage et le vent, la mémoire et les blessures, les ombres et l’écriture comme exorcisme.

Pas d’amphigourisme mais des adresses directes, dans une sorte de clarté interrogative, à l’amour, à la poésie, aux enfants, à la vie qui fuit.

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© Anne-Sophie Costenoble

« Je ne pousse pas de cris. / Ils tombent bien tout seuls. / J’ai des empêchements qui ressemblent à des portes. / Entre les fentes, j’ai peu de foi, je la donne aux mésanges. / Et ma nuit à revendre, c’est l’aube qui la trafique. / Un peu de patrie me revient où d’autres en parlent comme de verre brisé. / J’ai des parois dans mes silences. / J’ai des parois dans vos murmures. / J’ai tout ce qu’il faut pour ne plus construire de murs. »

Les éditions Le Taillis Pré publient aujourd’hui, accompagné d’une merveilleuse photographie en noir et blanc d’Anne-Sophie Costenoble (une femme, dos nu, chevelure de jais, s’enfonçant dans la moire d’une eau initiatique), le recueil Un verre d’eau glacée.

J’avais à Quimper un ami, moine bouddhiste, qui vivait dans un appartement HLM. Pas de téléphone, pas d’ustensiles inappropriés, des livres bien choisis.

Quand il m’invitait, nous restions dans la pénombre et le silence quelques instants, avant qu’il ne me propose un verre d’eau. J’acceptais. Il fallait souvent quelques dizaines de minutes pour que ce verre apparaisse, chargé d’une densité de présence que je ne peux oublier des années après notre dernière rencontre – il s’envola pour échapper à quelque tracasserie administrative.

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© Anne-Sophie Costenoble

Chez Carl Norac, je le retrouve dans cet envoi : « Attends encore un peu, mon corps. / Je me suis éloigné, j’ai fleuri autre part, / mon horizon était cette langue / qui s’absentait de la tienne. / J’éteignais comme simple flamme de bougie ta révolte. / Je n’entendais pas le murmure organique / qui épelle ton cri, ce nous / qui ne se voudrait plus de contrebande. / Attends encore un peu, mon corps, / le temps d’un verre d’eau glacée. / Je viens, j’écris. / Sans hasard, je dépose les âmes, c’est ici. »

Où sont nos rêves d’adolescents ? Pourquoi les névés sont-elles si persistantes ? Pourquoi les crépuscules s’allongent-ils ?

Il faut danser dans ses blessures, se rétablir dans la désunion, prendre le premier tram et laisser monter en soi l’espoir.

Il y a des rires, il y a l’avenir, il y a des corps qui s’aiment.

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© Anne-Sophie Costenoble

La vie nous griffe, on perd les mots, on vend du spleen, on est essoré, on essaie de marcher droit.

Poèmes pour Pierre Soulages : « Le noir est ce qui point quand la couleur se réinvente. »

Pour Panamarenko : « Monsieur, vous avez les ailes de travers. »

Pour Paul Gadenne le baleinier : « Des roches singeaient l’élan des mysticètes / pour mieux assembler de grands vides alentour. »

Pour André Breton : « Excusez-moi : l’or du temps, j’en ai parlé cent fois. / Je croyais l’avoir trouvé dans une caresse de loutre, / allongé au fil de la rumeur d’une rivière, / sur le pli de son eau indolente et glacée. »

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© Anne-Sophie Costenoble

Dieu serait-il un secours quand tout échappe, et le goût des figues fraîches ? « Je ne prie personne, ni ne profère, / mais je vénère simplement / ce rameau de buis décharné. »

Ou : « J’invoque seulement un dieu qui se tient assis / et observe au loin l’azur, ce point bleu / qui vient ici s’effacer avec l’encre. »

Il faut accorder nos nuits mon amour, nos encres, nos mains, nos bonheurs, nos épines, les cristaux de nos voix.

Il faut partir, vivre dans les bois.

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© Anne-Sophie Costenoble

Poème ADN : « Sans la forêt, je meurs. / Il n’est d’existence qu’en pays d’arbres / ou au moins à portée de leur fenaison. / Mes branchies se ravivent aux feuilles allongées. / Ma glotte fait sa bogue, et du lierre est ma langue. / Je relie ces saisons qui, tombées en un homme, / se plaisent au seul automne qui s’écorce en printemps. » 

La poésie de Carl Norac ne cherche surtout pas à être hermétique, préférant laisser affleurer le mystère plutôt que de le fouailler avec le lacet des vers.

« Nous avons tant changé de visage, toi femme-fugue, / moi homme-escale, liés par ce nous si fragile / qu’il semble posé autrement, sous la voix / pour déjà nous survivre. »

Voilà.

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Carl Norac, Un verre d’eau glacée, photographie d’Anne-Sophie Costenoble, Le Taillis Pré, 2021, 88 pages

Le Taillis Pré

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© Anne-Sophie Costenoble

Anne-Sophie Costenoble – site

Grand merci à Anne-Sophie Costenoble de m’avoir confié ses photographies issues de sa résidence au Château de Thozée (Province de Namur, Belgique), lieu cher à Félicien Rops et Charles Baudelaire.

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Se procurer Un verre d’eau glacée

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