Le gel de la parole, et l’esprit de conversation, par Chantal Thomas, essayiste

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Ah, chers amis, qu’avons-nous fait de l’art de la conversation ?8

La vulgarité mass-médiatique, le langage journalistique bas, la novlangue administrative, les mauvais livres, ne l’ont-ils pas tué, aussi bien que l’incapacité à écouter finement ce que l’autre ne dit pas – parce qu’il n’ose pas, parce qu’il ne veut pas, parce qu’il se méconnaît – quand il s’exprime ?

Manque de légèreté, manque de profondeur, manque de sensations, manque de culture, manque d’éveil, manque de présence.  

Pour nous rappeler nos fondamentaux, Chantal Thomas – adoubée s’il vous plaît by The French Academy – a écrit L’esprit de conversation, que republient dix ans après sa première parution les éditions Payot & Rivages – collection Petite Bibliothèque.

Il s’agit ici d’un voyage chronologique à travers trois célèbres salons : la Chambre bleue de Madame de Rambouillet (XVIIe siècle), le salon de Madame du Deffand (XVIIIe siècle), le château de Coppet de Madame de Staël (XIXe siècle).

Trois femmes, libres, excessives, inventives, brûlantes.

Une conversation réussie électrise tous ses participants, avant de les unir dans une sorte de torpeur bienheureuse, qu’accentuent le vin et les embrassades.

On brille, on s’éteint, on reprend le flambeau des mots et des idées, on éblouit, on s’étonne.

On choisit les termes qui donneront la tonalité générale de l’assemblée.

On flotte, mais l’on est extrêmement attentif, réveillé au suprême.

On s’amuse, on lance quelques traits, on ironise, on témoigne de la beauté du verbe et des idées.

On libère ses catins de pensées, on libertine, on butine dans la bouche des autres, on se jette dans le vide.

Certains persiflent, médisent, dédaignent, je n’aime pas cela, j’ouvre d’autres portes, ou m’en vais.

On comprend la pudeur de l’autre, mais l’on avance aussi vers lui, afin de lui permettre un plus grand abandon que les réticences de politesse.

Le prince de Ligne constate dans ses Mémoires : « Je ne vois presque plus d’envie de s’amuser : tous les esprits sont lents ; plusieurs sont pesants. On croit aux impossibilités. »

Il faut du risque, de l’audace, un minimum d’excitation commune.

Le temps n’existe plus, on poursuit au matin les propos de la veille, et l’on s’endort avec des phrases.

« Le plaisir de la conversation, analyse Chantal Thomas, est vagabond. Il a son rythme, qui à chaque fois se réinvente, et dans lequel les silences, lorsqu’ils sont vécus avec naturel, hors rapport de force, valent pour des scansions d’agrément, soit qu’ils ménagent des pauses rêveuses, soit qu’ils permettent de mieux apprécier la douceur d’être ensemble. »

On s’ennuyait, on rit ; on sombrait, on est sauvé.

Dans les salons des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, tenus par des femmes remarquables, s’est inventé un art de la parole valant contre-société.

Rendez-vous, si vous avez l’heur de plaire, chez madame de Duras, chez la princesse de Poix, chez la marquise de Montcalm, chez Madame de Genlis, chez la comtesse d’Haussonville, chez Madame de Tencin, chez Madame Geoffrin, chez Julie de Lespinasse, chez la princesse de Beauvau, chez Madame Lambert, chez la maréchale de Luxembourg, et tant d’autres encore.

Chaque salon a sa couleur, sa note, sa voix spécifique. On y reçoit ceux qui comptent ou compteront, les étrangers de renom de passage en France, les savants, les férus de politique, les écrivains, les peintres.

Dans la Chambre bleue de Madame de Rambouillet, l’esprit est à la féérie, à la préciosité enchanteresse, à la jubilation du verbe – la littérature est vie/la vie est littérature.

« Tournant le dos aux mœurs guerrières, elle privilégie l’amour courtois, avec tout ce que celui-ci entraîne de productions littéraires et artistiques, d’attentions au jour le jour, de délicatesse. »

On joue à s’aimer, on se donne des noms de roman, on est « à l’antithèse d’un espace conjugal ».  

Rue Saint-Dominique, dans son appartement du couvent Saint-Joseph, chez la minuscule et à peu près aveugle Mme du Deffand, l’intelligence est voltairienne, mobile, féline.

« Madame du Deffand est tout entière tendue vers la tâche de faire judicieusement alterner lectures publiques de lettres reçues d’un correspond à Saint-Pétersbourg, Londres, Rome, Constantinople, ou d’extraits d’une œuvre en cours, avec la circulation d’une conversation qui, pour être réussie, doit comprendre des amusements de société, l’improvisation de portraits écrits, des monologues (mais pas trop longs), des réparties vives (mais pas au point de dégénérer en disputes). »

Au château de Madame de Staël, qui fut « éduquée à mort » (sic) par sa mère, l’atmosphère est au cosmopolitisme, à l’exaltation générale, aux talents supérieurs.

« Chez Madame de Staël, ce n’est pas l’amour qui donne de l’esprit aux filles ; c’est parce qu’elles ont de l’esprit qu’elles aiment et provoquent l’amour. C’est aussi parce qu’elles ont de l’esprit qu’elles ne peuvent tomber amoureuses d’un imbécile, ou, pis, d’un médiocre. »

S’aime-t-on davantage avec ou dans l’absence de mots ?

Voici, chers amis, peut-être notre prochain sujet de conversation.

9782743652821

Chantal Thomas, L’esprit de conversation, Rivages poche, Petite Bibliothèque, 2021, 126 pages

Rivages poche

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