La passion Jacqueline Risset, par Michel Surya, écrivain

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Jacqueline Risset, fin 2013 ©Catherine Hélie

Je ne veux cesser de transmettre avec L’Intervalle la mémoire de ceux qui comptent, et de ceux qui ont compté dans le domaine de la sensibilité, de la pensée, de l’art, de la littérature.

Ainsi celle de la poétesse et éminente traductrice – de Dante et Machiavel notamment -, Jacqueline Risset (1936-2014), membre du comité de rédaction de la revue Tel Quel de 1967 à 1982, professeure de littérature française à l’université La Sapienza à Rome.

L’écrivain Michel Surya, son ami, m’a transmis deux textes, que je souhaite ici reprendre avec son autorisation, à propos d’une femme symbolisant la joie de vivre et la passion pour la littérature comme éveil, réveil, étincelle.

Le premier, Quelques traits pour mémoire, a paru dans la revue Lignes, numéro 45, oct. 2014 – repris dans Avanguardia a piu voci. Scritti per Jacqueline Risset, a cura U. Todini, A. Cortellessa, M. Tortora, edizioni di storia e letteratura, Roma, 2020, sous le titre différent de Rien qui pèse ou qui pose.

Le second Jacqueline Risset ou le poème comme roman, inédit en français, a paru en italien seul, dans pensieri delle’istante. Scritti per Jacqueline Risset, Editori internazionali riuniti, 2012.

Les deux photos que je me permets de diffuser ici sont de Catherine Hélie, et datent de fin 2013.

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Le Paradis, Sandro Botticelli

« Quelques traits pour mémoire

Michel Surya

            Le plus ancien souvenir : Rome, 1987, pour le colloque « Georges Bataille. Il politico e il sacro », auquel je suis convié in extremis, comme par raccroc, sur l’amicale recommandation de Francis Marmande et à l’invitation, bien sûr, de Jacqueline Risset. Je l’indique ici, ne serait-ce que parce que ces choses n’ont sans doute plus cours aujourd’hui : nul n’a alors jamais lu une ligne de moi, quelque ligne que ce soit de moi, pas même sur Bataille, pas même elle. Jacqueline Risset me fait aveuglément confiance. Premier trait d’elle, donc : sa générosité. (J’ai depuis, dans Lignes, publié nombre d’auteurs dont on ne savait encore rien. Impossible de faire autrement, la leçon m’en ayant été une fois pour toutes faite par elle.)

            Deuxième trait, qui va avec : son immédiate simplicité. Rien qui pèse ou qui pose. L’égalité va de soi, que rien pourtant n’établit, que rien n’établit du moins qui doive aux titres, aux fonctions, à l’autorité (universitaire, par exemple) ; que présuppose seule sa passion des œuvres, des livres ; dans ce cas, l’œuvre, les livres de Georges Bataille.

            Troisième trait : la joie. Les livres, les œuvres sont pour Jacqueline Risset la chance d’une joie supplémentaire (mais essentielle). Le fait n’est pas si partagé qu’il ne doive être signalé. Il ne suffit pas de dire en effet que rien ne lui a jamais moins ressemblé que le commentaire et l’interprétation compassés – des livres, des œuvres. Quiconque l’a connue, quiconque l’a entendue, le sait. Il s’agit de plus, en effet : d’une joie vive, passionnée à lire, citer, débattre, s’accorder ou se désaccorder. Chaque phrase devient fiévreusement vivante dans sa voix, comme s’il en allait du sens de tout autant que de soi. Elle s’emporte alors, ou rit, ou s’émeut. Bataille, par exemple, est-il sombre ? Il n’empêche, avec elle, quelque chose de clair en ressort toujours pour finir. On ne peut plus loin, pour autant, de la joie niaise, ou narcissique, dans laquelle tout le monde plus ou moins trempe, ne serait-ce que d’être là. On ne peut plus loin de l’ennui aussi. Jacqueline Risset n’a de rapport aux œuvres de la littérature et de l’art, comme aux œuvres de la politique d’ailleurs, qu’emportés, passionnés – coléreux, s’il le faut. Éminemment vivants. Avec un sens très aigu (souvent blessé), sinon toujours partageable, de ce qui est juste selon elle. Fût-ce au prix, parfois, que la dispute fasse partie de cette joie, si c’est ce prix que la vérité ou la justice, selon elle, s’impose. On peut alors n’être pas d’accord avec elle, mais il n’y a qu’avec elle qu’on peut avoir ce désaccord-là – signe manifeste d’une entente supérieure.

            Beaucoup d’autres rencontres, après, publiques, colloques ou manifestations, et privées (les plus précieuses, celles auxquelles le souvenir s’attache le plus volontiers, dont la nostalgie est la plus forte). De moins en moins littéraires, cependant, c’est-à-dire de plus en plus politiques, ainsi l’histoire l’a-t-elle hélas voulu, celle de l’Italie nommément, de l’Italie nommément berlusconienne, à laquelle Jacqueline Risset s’est entêtée à intéresser l’opinion intellectuelle française, sans toujours ni souvent susciter l’attention qu’elle sollicitait. Lignes, dira-t-elle, est le seul endroit à avoir accueilli tout ce qu’elle avait à en dire de nécessaire et d’urgent, selon elle, qu’il n’y avait qu’elle à pouvoir dire, et à dire ainsi, selon moi, je veux dire : en connaissance de cause, et en écrivain (mot d’ordre explicite, ou ars poetica : l’inconditionnalité de la littérature seule s’oppose à la politique, lui résiste, dans ce cas résiste à la tragique bouffonnerie berlusconnienne).

            Un jour, je lis ceci dans un texte qu’elle adresse à Lignes : « Les livres ne sont pas lus. » Sentence dont la simplicité et l’évidence me frappent. Ils l’ont été et ne le sont plus – signe d’un monde qui passe, pour un autre qui le singe. Elle lit. Mes livres, comme moi les siens. Ses lectures : toujours la même vivacité, rien qui pèse, un trait tout au plus, mais juste, qu’elle seule pouvait tracer. Plus tard, je m’aperçois qu’elle ne répond plus aux livres que je lui adresse. Du temps a passé, les temps ont changé. C’est ainsi sans doute que les écrivains se séparent : quand leurs livres commencent à lasser, ou quand on ne comprend plus quelles voies ils empruntent. Mais, c’est étrange, l’affection a survécu : que Jacqueline suscitât immédiatement l’affection, et que cette affection ne fût pas faite pour disparaître – dernier trait pour une figure d’elle.

PS. Je n’ai longtemps pas compris sa passion pour Proust, dont les livres me sont toujours tombés des mains. Jusqu’à il y a six mois seulement, où je me suis mis enfin à le lire au long. Et à y prendre un grand plaisir (moindre que le sien, cependant). Ce plaisir, inattendu, j’ai aussitôt songé à le partager avec elle, le lui devant aussi, en quelque sorte. »

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Jacqueline Risset, fin 2013 ©Catherine Hélie

« Jacqueline Risset,

ou le poème comme roman

Michel Surya

• Hypothèse : le poème comme forme aussi du roman, comme forme aussi de la pensée. Comme forme des formes entre lesquelles il a fallu séparer – étrange séparation dans laquelle ne s’est reconnu que ce qui ne pouvait prétendre qu’au poème, qu’à la pensée, etc. Le roman lui-même comme impuissance formelle du roman ; l’ancien roman, auquel il suffisait de n’être que romanesque, de s’exempter du poème, de la pensée… ; le nouveau qui ne survivra pas à une telle exemption.

• Le poème n’est pas souvent lui-même un roman. Il l’est aussi, même s’il semble qu’il l’ignore (s’il le feint). Même s’il se peut certes qu’il écrive : « Le temps de traverser la rue » (Petits éléments de physique amoureuse, Paris, Gallimard, coll. L’infini, 1991), c’est sans pourtant forcément se rendre compte qu’un pas a été franchi (ou y prétendre) – précisément : une traversée.

            Les genres s’échangent ou ne demandent qu’à s’échanger. Rares sont cependant ceux qui les échangent, et n’ont que faire de : la poésie, le roman, le cinéma. Jacqueline Risset, si.

            • Ou encore

            à l’inverse

            boulevard

            soleil de face

            vêtu de noir traversant vite

            entouré de lumière (Id., 27).

            Poème ou synopsis ou script (le cinéma lui-même comme possibilité définissante du roman-roman) ? Traversée encore, d’un trottoir l’autre. Mais nul ne sait plus dans quelle lumière, ou pour laquelle où aller. Aussi bien soleil de face, qu’entouré de lumière. La traversée se fera, mais mal le détour. Seul élément incontestablement romanesque (filmique) : « traversant vite. » Vite, de telle sorte que « les rêves traversent les verbes ». Presque palindrome pour signifier le mouvement incessant de va-et-vient ; et presque même vers, ailleurs : « Penché sur moi : dors// et rêve/ et retraverse »).

            • Une page plus loin (PEPA, 29). « Rue à Paris toujours / rumeurs d’école / […] il arrive dans la large rue. » Puis : « traverse en venant vers moi. » Traversée de nouveau, traversée supplémentaire ; laquelle fait que la rue penche. Notation intéressante dès lors qu’il y est question de physique. Nommément amoureuse : Petits éléments de physique amoureuse, dit le titre, l’annonce– titre programmatique. Mais pas seulement ? Il s’agit aussi bien d’une cartographie : le mouvement par lequel il vient tantôt, tantôt traverse. Presque d’une géologie : l’espace penche, change. Un autre poème, dans un autre recueil (Sept passages de la vie d’une femme) produit une image contiguë : « croyant marcher par les rues/ il devait se renverser sur le côté gauche/ pour avancer au lieu où il devait aller. »

            • On notera ceci qui se voit/lit d’emblée : la métaphore – qui rend la langue lente, pesante, et l’image inerte – en a disparu ; mal endémique, inéliminable du poème (comme si celui-ci était constitutivement métaphorique). Congédiée, elle cède la place (Kafka contre Borgès) à : la métamorphose. « Geste inconnu/Métamorphose », écrit Jacqueline Risset. Laquelle métamorphose emprunte au roman, au cinéma, la vitesse elle-même, ou la vitesse par excellence : celle de l’image ou de la pensée. Métamorphique et non plus métaphorique, l’image est pensée, parce qu’elle en a la vitesse.

            • Le passage est étrange qui se fait de l’un à l’autre ; quasi littéral (littéralité expéditive) :

Seul transport est l’amour – /

            transport d’amour

            Fatale figure que celle qui suit aussitôt :

            comme un camion qui vous fait sortir /

            de cette grande pièce endormie

            Juxtaposition triviale, terre à terre (à laquelle Bataille, instamment, appelait) de « camion » et « transport » a fortiori associés à « amour ». A-t-on jamais rapproché mots aussi résolument opposés – qu’on songe au son prétendument laid du mot « camion » dans un poème (combien de poèmes à l’avoir jamais employé ?) ; qu’on le rapporte au son censément délectable du mot « amour ».

            • Metaphora. Aller vers la langue rapide : camion pour le transport (éventuellement d’amour) ; littéralement : le déménagement. Retour vers la langue lente : « ménage » vient de « manoir », qui dit : « demeurer ». On est à ce point où se tiennent tous les poèmes de Jacqueline Risset, qui jouent la vitesse contre le demeurement, le poème (le roman) contre la poésie. Le mouvement commence donc dans la métaphore mais ne s’y finit plus ; que ne finit que la vitesse.

            • Parce que le poème n’est jamais assez trivial ni terre à terre, parce qu’il n’est jamais assez le roman qu’il est, Jacqueline Risset accuse le trait, le rend irréversible : « gros moteurs vrombissant dans l’après-midi », dit son « roman » ensuite (ou son poème, selon qu’on les échange, ainsi qu’elle y invite). Trait assez bien fait pour que la métaphore se débatte (derniers débats) : « Je vois les têtes, et aussi les queues / de toutes sortes de grands animaux » Le poème y prête, le poème s’y tient. Parce qu’on veut qu’il y prête, parce qu’on veut s’y tenir. Le vers suivant, cependant, corrige sèchement (premiers ébats) : « je vois les sexes » (idem, 46). La métaphore veut qu’on voie, invite à voir, etc. ; celle-ci voit elle-même, fait de l’auteur qui voit la narratrice d’une vision métamorphique : « les sexes ».

            • Camions, trains (gares), avions (aéroports), très nombreux ici, chez elle, rares ailleurs, chez les autres. Pour quel mouvement ? Celui par lequel les corps se déplacent, viennent (les uns vers les autres), s’éloignent (les uns des autres). Venue, déplacement d’amour ? Non. Ni celui de la venue ni celui de l’éloignement. Pas celui de l’attente et de sa satisfaction, donc. Ni de sa déception. Le corps est corps des deux, par le moyen desquels vient et s’éloigne ce qui est. La venue ne le comble pas non plus que l’absencene le vide :

            La joie quand elle arrive

            Et disparaît

C’est là

Clignement d’œil

État glissant

Poisson rapide

Le corps est tout à sa joie – glissante – dès lors qu’un mouvement autre que le sien permet (entreprend) son mouvement propre. Lequel l’emporte. Le doit. Ce qu’il n’y a que la vitesse à permettre. Vitesse (brusques, parfois burlesques accélérations) du récit, dans le récit (les exemples abondent) : « Arrêt// Mais aussitôt départ/ oscillation dans les variés courants de l’air ». Fréquence de « tout à coup », y compris pour introduire l’immobilité : « et tout à coup/ – persiennes chaleur puissante ». L’immobilité y est comme un mouvement, un autre mouvement et non plus l’autre du mouvement. La même impatience puérile s’y sent. Le roman est à cette condition. Vitesse, brusques, presque burlesques accélérations dans la langue du récit (du roman) : « debout sur le toit au moment où le soleil se couche la ville plus bas s’efface […] soleil ciel noir noire joie […] ciel noir étroit contact ainsi de suite avec une grande assurance » Grande assurance en effet de la phrase (le mot « vers » a disparu) : « ainsi dans la même phrase on y croit et n’y croit plus/ tout le parcours de l’illusion est parcouru en une seule phrase ».

Traversée : moyen du parcours. Sous condition de la plus grande vitesse, une phrase peut y suffire, qui a le pouvoir de susciter puis dissiper l’illusion. Qui a le pouvoir inverse : de faire que l’illusion renaisse (ressuscite) de sa dissipation. La question, en effet, n’est plus d’y croire ou pas (question sentimentale) ; elle est que d’elle naisse l’illusion d’illusion. Au sens où on le dit du roman, du cinéma. Au sens où ce sont eux qui l’ont en propre, et la poésie pas. Chez Jacqueline Risset, si, par quoi elle se distingue de la poésie d’une façon qu’on ne commence qu’à savoir. »

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