Continuer le visage, par Frédéric Pajak, dessinateur, écrivain, éditeur

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© Anne Gorouben – 2020

« Si c’était moi qui toujours devais rester jeune, et si cette peinture pouvait vieillir !… Pour cela, pour cela je donnerais tout !… Il n’est rien dans le monde que je ne donnerais… Mon âme, même ! » (Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, Albert Savine, 1895)

Quel bonheur de commencer la journée avec un livre aussi beau, Portrait, autoportrait, catalogue d’une exposition conçue par Frédéric Pajak pour le Musée Jenisch, à Vevey (Suisse), rassemblant près de 250 œuvres sur papier de la Renaissance à nos jours.

Qui portraiture-t-on lorsqu’on dessine un autre ? soi-même ? le visage de Dieu ? l’altérité radicale ?

Qu’est-ce que l’incarnation en peinture ? la transfiguration ?

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© Anna Sommer – 2020

Pourquoi se représente-t-on ? A partir de quand s’est-on pris de passion pour soi ?

Comment aller au-delà du masque ? Existerait-on même sans cette double peau ? Le grotesque ne nous révèle-t-il pas davantage que la nudité impossible ?

Pourquoi les portraits du Fayoum, si bien analysés par Jean-Christophe Bailly (L’apostrophe muette, Hazan, 1997) nous troublent-ils autant ?

Qui regarde qui ? comment ? avec quels outils ? quelles techniques ?

Qu’est-ce qu’une tête ?

Les œuvres choisies sont sublimes, qui ouvrent des questionnements profonds tout en ravissant l’âme.

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Autoportrait, Rembrandt – 1630

La Vieille, de Giorgione (vers 1510), Las Meninas, New Mexico, Vélasquez vu par Joel-Peter Witkin (1987), La famille de Charles IV, de Francisco de Goya (1800), Kleiner Kopf, de Georg Baselitz (1985), Nu debout (source), Eugène Delacroix (1861), et beaucoup d’autres trésors.

Il y a ici des gravures, des peintures sur bois, sur toile, des eaux-fortes, des lithographies, des aquarelles, des gouaches, des pastels, des encres, des pointes sèches, des sanguines, des fusains, des collages, des dessins au crayon, à la craie, au stylo-bille.

A propos de Giacometti, Frédéric Pajak, qui connaît bien son œuvre, précise : « Sans répit, Giacometti s’est efforcé de désapprendre à voir pour voir enfin. Il ne nous laisse pas des portraits, mais des intentions de portraits. Avec lui, par ses yeux et sa main, on refait le chemin qui mène de l’inexistence à l’existence, de l’absence à la présence. Avec lui, on s’émerveille : ‘Le monde m’étonne chaque jour de plus en plus. Il devient ou plus vaste ou plus merveilleux, plus insaisissable, plus beau. Le détail me passionne, le petit détail, comme l’œil dans un visage, ou la mousse sur un arbre. »

Modigliani et Soutine, « le premier d’une manière hiératique, le second dans une fureur expressionniste », sont allés au-delà de la tentative réaliste, bien moins destructeurs cependant que les tenants de l’abstraction lyrique ou géométrique.

Pajak cite Bacon : « Ce que je veux faire, c’est déformer la chose et l’écarter de l’apparence. »

A l’énigme du visage, aux possibilités de la figuration, chacun apportera son style, sa théorie, sa subjectivité, sa mystique.

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Theophile Alexandre Steinlen – 1920

Mais force est de constater la persistance chez le peintre, le dessinateur, à vouloir reprendre à son compte l’art du portrait, à le prolonger, à le renouveler, à en montrer le génie et les impuissances.

Rembrandt ne cesse de se représenter, il est le vieillard à grande barbe, l’effaré, le jeune homme avec turban à plume, il est tous les visages.

Tout dessin est-il une véronique de l’invisible figuré ?

Giandomenico Tiepolo regarde une tête de bélier mort, nous sommes comme lui des animaux de sacrifice, mais aussi un dogue endormi, un étudiant assis sur son banc l’air quelque peu ahuri, une mère tenant sa fille, une femme portant du linge.

Les grands noms de l’histoire de l’art côtoient de moins connus, c’est parfait : Jean-François Millet et Alice Bailly, Francisco de Goya et Charles Eschard, Jean-Auguste-Dominique Ingres et Jacques-Laurent Agasse, Pierre Puvis de Chavannes et Alexis-Marie-Louis Douillard, Félix Vallotton et Cuno Amiet, Otto Dix et Wilhelm Gimmi.

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Eugène Carrière

Mais pourquoi est-ce, au-delà de la diversité enthousiasmante des représentations, si beau ?

Parce que le monde disparaît, que nous vivons à chaque instant désormais l’immondation (François Fédier), et que le visage tient encore un peu dans l’absurde et le mal.

Lorsque Jean-Baptiste Sécheret dessine le modèle Blanca, ou Joël Person la petite Thaïs, il est encore possible de croire à l’amour.

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Frédéric Pajak, Portrait, autoportrait, Les Cahiers dessinés / Musée Jenisch Vevey, 2021, 256 pages

Les Cahiers dessinés – site

Le Musée Jenisch, à Vevey (Suisse), accueillera l’exposition Portrait, autoportrait, conçue par Frédéric Pajak, du 29 mai au 5 septembre 2021

Musée Jenisch Vevey

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Se procurer Portrait / Autoportrait

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