URSS, les statues meurent aussi, par Jean-Christophe Béchet, photographe

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©Jean-Christophe Béchet

J’ai toujours préféré le nom de Leningrad à celui de Saint-Pétersbourg, trop tsariste à mon goût.

J’ai toujours préféré, à la fac, les copains et copines de l’UEC (Union des Etudiants Communistes) et les beaux militant-e-s de la LCR aux étudiants cherchant à se faire une place auprès de la direction de l’université.

Je ne préfère pas l’URSS à la Russie, mais je n’entends pas automatiquement le mot massacre sous celui de communisme, matrice énergétique révolutionnaire qui reste disponible pour demain, pour aujourd’hui, dégagée des logiques autoritaires, productivistes, uniformisatrices et assassines qui n’ont cessé de salir sa dimension d’utopie.

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©Jean-Christophe Béchet

En août 1991, Jean-Christophe Béchet arrive à Moscou, alors que l’empire soviétique s’écroule dans une étrange ferveur mêlée d’indifférence et de torpeur.

Le voyageur occidental note ses impressions, photographie des scènes étonnantes, émouvantes ou tristement banales, entre persistance des stéréotypes de l’ancienne puissance et possibilité d’invention encore stupéfaite d’un monde nouveau.

Son ouvrage publié aux éditions Loco, URSS été 1991, Chroniques de fin d’empire, mêlant images et textes, est, comme son précédant opus Habana song (2019 – chroniqué dans L’Intervalle), un livre d’atmosphère. En noir & blanc et couleur, il comprend une centaine de scènes.

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©Jean-Christophe Béchet

La couverture, entre Vierge à l’enfant de Bellini et tableau de propagande idéologique parodique – un polyptique collé sur toile -, demanderait une longue analyse sémiologique pour en déceler toutes les richesses, c’est parfait, les savants et politologues sont là pour cela, à qui ce livre fournira quelques fragments d’Histoire très précieux dans l’amnésie généralisée.

L’écriture, visuelle et textuelle, de Jean-Christophe Béchet est particulièrement dynamique, son livre offrant en quelques images seulement une sorte de parfum d’URSS atemporel.

La forme d’une Trabant, un téléphone un peu oblong, une maquette d’un avion de l’entreprise d’Etat Aéroflot, le décor est planté, on y est bien, entre foule anonyme et statues des anciens potentats déboulonnées, effondrées, renversées.

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©Jean-Christophe Béchet

« Les quelques semaines passées en 1991, écrit Jean-Christophe Béchet, dans cette Union soviétique en voie de dislocation m’apparaissent aujourd’hui comme un moment clef de ma vie de photographe. Je commençais à maîtriser le premier Leica que j’avais enfin pu m’offrir. C’est à Moscou que j’ai su que je n’étais pas fondamentalement un « photoreporter ». Je trouvais plus d’intérêt à un vieux téléphone orange, à une devanture de magasin ou à un intérieur d’appartement qu’aux scènes de manifestation ou aux portraits de vieux communistes dépassés, bardés de médailles… »

Trente ans plus tard, le photographe se relit, se retrouve, et se rend compte de l’importance de son corpus.

L’attaché-case noir d’un homme d’affaire hélant peut-être un taxi, des girls en imperméable rouge, une gardienne de musée.

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©Jean-Christophe Béchet

Dans les rues de Moscou, des silhouettes en bois de « Gorby » attirent les badauds, qui se moquent de l’homme à la tache lie-de-vin.

Le peuple se plaint : « Nous vivions mieux sous Brejnev. »

Sur la place Rouge il y a des gardes fantomatiques, et des files d’attente devant les magasins, le plus souvent vides.

On patiente, on s’énerve, le ton monte : qu’a-t-on vraiment gagné avec la perestroïka ?

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©Jean-Christophe Béchet

Dans le parc Gorki gisent les statues, dont on oublie déjà le nom, tant la mascarade de la patrie du bonheur socialiste était générale.

Chez Jean-Christophe Béchet, dont le domaine essentiel est celui de la rue, la nuit et les ombres sont très cinégéniques, comme les visages du peuple qu’il aime rencontrer.

Légendées avec beaucoup d’intérêt, ses photographies montrent un pays en perte de repères, où se juxtaposent des modes de vie très différents, et des identités incompossibles.

Le capitalisme attend son heure : « Dans les Pizza Hut de Moscou, j’ai voyagé dans un apartheid réinventé… »

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©Jean-Christophe Béchet

On veut sauver sa peau, les spéculateurs font monter le prix du dollar, la corruption atteint des niveaux de professionnalisme exceptionnels.

Quelles perspectives pour les enfants de la nouvelle Russie ?

Il y a régulièrement des images de voitures dans le livre de Jean-Christophe Béchet, parce qu’il faut peut-être rouler au maximum pour diluer un peu la mélancolie en s’abêtissant de kilomètres – s’il reste encore du carburant -, et parce qu’il faut fuir l’insupportable d’un temps suspendu entre l’absurde soviétique qui meurt et l’absurde capitalisme qui vient.

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Jean-Christophe Béchet, URSS été 1991, Chroniques de fin d’empire, textes Jean-Christophe Béchet, édition Eric Cez, Editions Loco, 2021, 120 pages – 1000 exemplaires

Jean-Christophe Béchet – site

COUV URSS-B

Editions Loco

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