Au nom du père, par Benoit Colboc, poète

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Il y a beaucoup de morts dans la poésie et la famille proche/élargie de Benoit Colboc, beaucoup de fantômes, de paroles tues, de pendus.

Des traumatismes, des dépressions, des aphasies.

Des incompréhensions, des abandons, de hautes solitudes.

Trois enfants, une femme, une ferme, le rituel des quiches au jambon et des gratins de chou-fleur.

Un/le père s’est pendu, qui tremblait du Parkinson, qui parlait peu, et parla définitivement en se tuant.

Voilà une vie, des petits secrets, des riens dont on fait des mondes : « Il aimait la mère. Ne l’avait jamais trompée. Son seul adultère avait été de téléphoner à des femmes seules autour pour se confier. Des femmes veuves ou séparées. Avec lesquelles il souhaitait partager sa solitude. Sans doute les séduire un peu. / Parler de lui / sa maladie / la mère à l’évitement de ses tragédies. »

Détresse, sécheresse, blessures du second garçon.

Maintenant qu’il est grand, le fils s’exprime en vers, ou à peu près, en tirs de phrases, en hoquets de mots, en pudeurs de blancs.

Lait blanc de l’enfance, lait noir des souvenirs, écœurements, vomissements.

A la mort du père, la mère reprend vie, elle est brave, elle traverse.

Phrases nominales, courtes, ne surtout pas trop en faire/dire.

Rage du conteur : « Dire du mal, étouffer le moindre rebond fantaisiste et renfermer le tout sous le couvercle de l’austérité, réflexes indéboulonnables de cette campagne incapable de discerner l’un des siens prêt à se nouer une corde autour du cou mais qui volontiers en tendrait une à celui ou celle qui parvient à s’en relever. »

Chacun a sa place dans l’ordre du discours et des regards, de préférence mort.

On est démoli, on écrit, la corde autour du cou.

L’enfant, confié un jour par semaine à des voisins, est brutalisé : « petits viols », écrit le texte.

Anamnèse, images, écoute, visages des membres de la famille, qui défile.

Apparaît la sœur, brillante, son mariage, brisé le jour même.

Lui aime les garçons, les parents accepteraient, pourquoi n’a-t-il rien dit plutôt ?

Le frère aîné reprendra la ferme.

Voici un lieu, un quintet, et des versets.

A l’enterrement du père, il y a bien trois cents personnes à saluer.

Combien de lecteurs en qui cette histoire en ellipses se déposera ?

Poète ? Oui, dans la déchirure : « S’égarer arrive. / Le silence et la peur pour plus tard / à l’écriture de ne pas fuir l’enfantprêté petit frère toc toc des parents du frère de la sœur des portes fermées / de la maison des habitudes. / Les portes entre les souvenirs. / La mort du père pour les ouvrir. / Son souvenir qui laboure sa terre et mon monologue pendu à sa plaine. / Ces paragraphes jusqu’au dernier et entrevoir / je l’aime tout bas. »

Topographie

Benoit Colboc, Topographie, éditions Isabelle Sauvage, 2021, 86 pages

Benoit Colboc, c’est aussi, toujours aux éditions Isabelle Sauvage, le texte bref, Tremble, composé de deux séquences justifiées en regard sur papier plié détaché inséré dans un petit volume gris se présentant comme un carnet de pudeur.

Topographie et Tremble forment un diptyque.

On peut y lire en exergue cette pensée merveilleuse du poète Franck Venaille : « Voilà ce que je suis devenu : une sensibilité active, inquiétante pour autrui. »

On retrouve aussi, mais différemment, dans une autre musique, les peurs, l’enfance, le père – comme un autre corps, d’autres lignes tremblements de sens.

Vous avez cinq minutes pour écrire votre vie, c’est parti.

Aller à l’essentiel, ou pas, au bouchon de liège ou au siège des émotions.

il faut écrire jusqu’à la corde, la desserrer, tisser autrement.

« moi le stylo / lui la terre »

Tremble est un personnage hanté.

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Benoit Colboc, Tremble, éditions Isabelle Sauvage, 2021, 24 pages

Benoit Colboc tient depuis 2014 le blog littéraire Lundioumardi

Editions Isabelle Sauvage

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Chauvin dit :

    J’ai adoré. Impossible à expliquer… une ambiance, un style.

    J'aime

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