Ecrire l’homosexualité, par Marcel Proust, jeune écrivain

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Jeune homme nu assis, 1855, Hippolyte Flandrin

« Pour relever avec ma bouche le coin de vos lèvres, je donnerais ma vie. » (Marcel Proust, 25 ans)

On a longtemps cru à la fable d’un double Proust, d’abord le mondain, le salonnard, l’homme des frivolités et des badinages de la conversation, ensuite l’écrivain, solitaire, sérieux, sorte d’empereur régnant sur un océan de papiers répandus autour de lui sur son lit de création, épuisant ses forces intellectuelles et sensibles dans une chambre aux portes de liège le protégeant des influences extérieures.

Grâce aux travaux remarquables du jeune chercheur tenace devenu éditeur Bernard de Fallois, disparu en 2018, on sait aujourd’hui qu’on ne savait rien, ou si peu.

Ont paru ces dernières décennies la biographie d’André Maurois, A la recherche de Marcel Proust (1949), le roman inachevé Jean Santeuil (1952) puis l’essai Contre Sainte-Beuve (1954), et l’on s’est souvenu, parallèlement à la traduction de La Bible d’Amiens (1904) et de Sésame et les Lys (1906), de John Ruskin, du recueil de nouvelles et poèmes en prose Les Plaisirs et les Jours (1896), duquel le romancier avait retiré neuf textes, à la thématique probablement trop explicitement homosexuelle (masculine/féminine), que Luc Fraisse, professeur à l’université de Strasbourg, nous donne aujourd’hui dans une édition de grande qualité – préface, appareil critique, chronologie, bibliographie, notes et variantes – intitulée Le mystérieux correspondant et autres nouvelles.

On comprend aujourd’hui que Marcel Proust (1871-1922), qui fut étudiant en philosophie, écrivait sans cesse, qu’il cherchait sa voix, son système, que le temps n’était pas encore retrouvé, mais que tout préparait cette découverte qu’il identifierait à la littérature même par l’intuition bergsonienne de la durée.

Il y a dans Le mystérieux correspondant de la satire sociale à la façon légère et ironique de La Bruyère, une réflexion de l’ordre du classique  memento mori, la question des amours malheureuses, portées avec un grand bonheur d’expression par un écrivain explorant sa conscience et son art.

A la différence de Gide le vitaliste, précise Luc Fraisse, Marcel Proust considère son homosexualité comme une malédiction/un péché, une souffrance, un secret inavouable imposant tout un système de transpositions afin de tenter d’en exprimer malgré tout la part d’indicible.

Se jeter dans l’amour, vivre physiquement le plaisir, pour vaincre peut-être les terribles dangers de la langueur.

Lire par exemple ceci : « Autrefois elle avait souvent souhaité d’être aimée d’un de ces soldats dont le ceinturon est long à défaire, dragons qui le soir au coin des rues laissent derrière eux traîner leur sabre en détournant la tête et quand on les serre de trop près sur un canapé risquent de vous piquer les jambes avec leurs grands éperons, qui tous cachent sous une trop rude étoffe pour qu’on le sente facilement battre un cœur insouciant, aventureux et doux. »

La clausule n’est-elle pas superbe ?

Aussi ce passage merveilleux : « Elle s’était mariée, était devenue veuve au bout de deux ans. Maintenant les sens prenaient leur revanche non pas directement, mais traîtreusement en affaiblissant sa pensée, en corrompant son imagination, en mettant sur toutes ses idées les plus désintéressées un velouté séduisant et décevant en parfumant d’une odeur d’amour les choses les plus austères, en jetant en elle assez de flammes pour faire luire des mirages de désir dans le désert de son cœur – et par cette lente dégradation de sa volonté lui faisaient éprouver à sa moralité des pertes plus coûteuses que s’ils lui avaient fait éprouver une défaite en apparence plus sérieuse, sur le champ de bataille de la conduite. »

Maintenant, cher lecteur désirant certainement les plus belles des défaites sérieuses, à toi d’ouvrir Le mystérieux correspondant, et d’y chercher l’ivresse.  

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Marcel Proust, Le mystérieux correspondant et autres nouvelles retrouvées, édition de Luc Fraisse, Folio Classique, 2021, 208 pages

Folio classique

« J’aimerais mieux vous présenter les personnages que vous ne connaissez pas encore, celui qui joue le plus grand rôle et amène la péripétie, Albertine. Vous la verrez quand elle n’est encore qu’une « jeune fille en fleur » à l’ombre de laquelle je passe de si bonnes heures à Balbec. Puis quand je la soupçonne pour des riens… » (extrait inédit du Cahier 46)

Les amateurs de Marcel Proust seront en joie, en découvrant le beau volume comprenant des inédits (Cahiers A la recherche du temps perdu, lettres à Louis Joseph Suchet, marquis d’Albufera, Emile Berr et Reynado Hahn) que lui consacrent les éditions de L’Herne.

Y apprend-on beaucoup de choses nouvelles ? Oui, bien sûr, mais l’essentiel, précise dans son avant-propos Jean-Yves Tadié, qui dirige cet ouvrage, est de maintenir l’œuvre en vie, de la présenter sans cesse aux lecteurs, de l’ouvrir à tous.

C’est un tombeau à la française, mais c’est aussi un pyramidion comprenant des salles ornées de paroles : des témoignages peu connus ou oubliés (Céline Cottin, qui précéda la célèbre et géniale gouvernante Céleste, une cousine, Valérie Thomson, un couple d’amis chers, les Schiff…), des révélations (par Edouard Roditi notamment), des points de vue personnels concernant sa postérité (Pierre Assouline, Pierre Bergounioux…) et de nombreuses réflexions thématiques : Proust et Bergson (Luc Fraisse), Proust et l’Art nouveau (Sophie Basch – excellent article en réponse aux détracteurs de l’écrivain l’apparentant au manque de virilité du style nouveau), Proust et le marquis de Palancy (Michel Crépu), Proust lecteur de Loti (Pierre-Edmond Robert), Proust et l’Angleterre (Harold Nicolson), Proust et les parfums (Illan de Casa Fuerte), Proust et la politique (Michel Erman – éloge de Jean Jaurès), Proust et Einstein (Jean-Pierre Ollivier, inattendu), Proust et le vers (Jacques Réda), Proust et Chateaubriand (Sébastien Baudoin), Proust et Sévigné (Nathalie Freidel), Proust et Michelet (Perrine Simon-Nahum), Proust et Simon (Eugène Nicole), Proust et Ernaux (Isabelle Serça)…

Il faut donc tout arrêter, prendre des vacances, ne surtout pas retourner au travail, et lire attentivement ce Cahier de l’Herne de grande valeur.  

Le témoignage de Céleste est capital, et il faudrait ici tout reproduire, je ne sais pas pourquoi il me met les larmes aux yeux (tant nombre de nos contemporains en comparaison sont vils ?) : « Mon maître savait toujours ce qu’étaient le temps et l’atmosphère au dehors, quoique les fenêtres fussent closes et que les rideaux, qui étaient les plus épais qui se puissent trouver, fussent tirés si hermétiquement qu’aucun rayon de lumière ne pouvait pénétrer. Quand le soleil brillait avec ardeur, et qu’il était dans une certaine disposition, il faisait ouvrir les volets et entrouvrir les rideaux. Il restait étendu alors pendant des heures entières, observant les rayons du soleil qui ruisselaient de la fenêtre, et écoutant les bruits qui montaient de la rue. (…) Je crois qu’il paraissait plus beau encore dans ces moments-là que lorsqu’il était endormi, parce que, quand il dormait, ses traits avaient de légers mouvements, tandis que, étendu comme j’essaie de le décrire, sa tête ressemblait à celle d’un dieu sculpté dans l’abâtre. Il demeurait si immobile que quelquefois j’étais effrayée et, pour me rassurer, je restais sans bouger, la tête penchée tout près de l’oreiller de façon à pouvoir l’entendre respirer. » ; « Il écrivait tout le temps et à toute heure. Il n’y avait pas de régularité. Parfois le jour, parfois la nuit, parfois quelques minutes seulement, parfois des heures durant. Il écrivait dans de larges cahiers de l’espèce usitée dans les lycées, et de ces cahiers, il en avait toujours cinq ou six sous la main en même temps. Mais ils ne suffisaient pas toujours et, afin de ne pas interrompre la continuité de ses pensées en me sonnant, il prenait n’importe quel fragment de papier pour servir à ses fins. »

Céleste fait le portrait d’un mage, d’un être ultrasensible, d’un souverain – mort (?) comme Balzac à cinquante-et-un ans.  

Valentine Thomson se souvient, sans complaisance, et sûrement avec les préjugés de qui ne peut comprendre une vie sacrifiée, de son cousin : « Tout en parlant, il déroulait devant moi le tableau de la comédie humaine qu’il avait entrepris d’écrire avec une résolution inébranlable, et ses paroles traduisaient sa fermeté. Je pris conscience que le travail d’observation et d’analyse auquel il avait consacré sa vie entière, à défaut de lui avoir procuré bonheur et sérénité, allait lui permettre de reconstituer tout ce temps perdu à ne pas vivre et serait admirablement réinvesti dans le travail solitaire et exaltant de la création. Il était magnifique de voir cet homme malingre, presque évanescent, animé d’une si forte détermination. » 

Torturé par l’asthme, Marcel Proust pouvait-il être autre chose qu’un « malade de génie » (Illan de Casa Fuerte) ?

Céline Cottin (1954) : « De son vivant, il était si maigre et si blanc ! Et si vous aviez vu ses jambes ! Comme des allumettes ! Vous pensez, toujours couché ! Alors, sur son lit de mort, ça n’a pas beaucoup changé. »

Edouard Roditi en 1969 (lire aussi le point vue critique de Ruben Gallo sur le traducteur américain et ses recherches sur la fréquentation des hôtels de passe masculins à Paris par Proust) : « Les grands écrivains, penseurs et artistes ne sont pas toujours particulièrement remarquables quand on les rencontre en personne. Bien souvent, comme j’ai pu en faire l’expérience avec Joseph Conrad, Paul Valéry, Hart Crane, James Joyce ou T.S. Eliot, ils n’ont rien d’impressionnant à première vue. A l’inverse, certaines personnes qui ne se distinguent par aucun accomplissement intellectuel ou artistique semblent pourtant fascinantes et apparaissent comme de véritables « personnages ». Proust lui-même en avait conscience : il a décrit les moindres intonations ou attitudes de certaines personnes « ordinaires » comme Françoise, Mme Cottard ou Jupien, au point de les investir d’une stature non moins monumentale que de grands artistes ou intellectuels comme Vinteuil, Elstir et Bergotte. »

Sait-on qu’au Grand Hôtel de Cabourg l’écrivain louait plusieurs chambres pour n’occuper que celle du milieu, préservée des bruits (souvenirs du professeur Gustave Roussy, 1943).

Voilà, il nous faut plusieurs chambres, et choisir la meilleure pour y lire ou relire, et peut-être pas seul, toute l’œuvre de Marcel Proust.

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L’Herne Proust, Les Cahiers de l’Herne (direction de Laurence Tâcu), 2021, 304 pages

Proust – L’Herne

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