Poétique des itinéraires de détourisme, par Thierry Girard, photographe

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©Thierry Girard

A l’occasion de deux expositions importantes de Thierry Girard, au Musée de Belfort, et à la fondation Fernet-Branca, les éditions Loco publient un livre dont le titre fait songer à du Peter Handke, Par les forêts, les villes et les villages, le long des voies et des chemins…

Réunissant plusieurs séries couvrant un empan chronologique d’une décennie, cet ouvrage offre un excellent aperçu de la poétique photographique d’un artiste interrogeant la mémoire des lieux en accordant une place de choix à l’impromptu des rencontres.

Comme pour le livre Un hiver d’Oise (2008), les thèmes de l’itinéraire et du paysage, urbain ou naturel, sont au cœur des préoccupations d’un auteur, dont l’éditeur Eric Cez présente ainsi le dernier volume à valeur de manifeste : « La construction photographique d’un territoire selon Thierry Girard s’est souvent constituée autour d’un parcours que peut représenter la ligne d’un point à un autre, qu’elle soit imaginée ou bien réelle à l’instar des lignes de métro au Japon avec « Yamanote » et « Tenjin » que le photographe suit de station en station. Cette ligne peut être historique, comme lorsque Thierry Girard reprend, géographiquement parlant, l’avancée conquérante de la 2e DB du général Leclerc lui permettant ainsi une traversée du paysage de l’Est de la France jusqu’à Strasbourg, point d’arrivée et de libération de la ville. Pour le dernier travail réalisé, le photographe parcourt plusieurs voies possibles pour arriver au Lion de Belfort, traversant paysages ruraux et urbains, rencontrant des personnages. » 

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©Thierry Girard

Apparemment de constat, l’œuvre sans tonitruance de Thierry Girard est cependant ouverte à ce qui la troue, la déplace, la métaphorise, aux échappées d’essence surréaliste comme aux fines cocasseries de l’existant.

Il est stupéfiant d’observer à Tokyo ou dans l’est de la France la façon dont nous façonnons le décor de nos vies, et la manière dont nous nous insérons dans les espaces naturels, comme d’être un corps et un visage dans le flux du temps.

Puisque tout bouge, tout fuit, tout se modifie constamment, jusque dans l’apparence de la fixité et de l’intangible, le photographe travaillant à la chambre cadre fermement, posément, tranchant dans le visible pour en restituer des fragments sauvés du tellurisme.

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©Thierry Girard

Thierry Girard s’attache à la contrainte féconde – à la façon des oulipiens – des itinéraires pour ce qu’ils convoquent de surprise ou de fausse banalité sans jamais dresser de hiérarchie entre telle ou telle vue, tel ou tel paysage, dépendant de l’homme ou non.

La conservatrice du patrimoine à la Bibliothèque nationale de France en charge de la collection de photographie contemporaine, Héloïse Conesa, qui connaît bien son travail, précise : « Comme Walker Evans ou Lewis Baltz avant lui, Girard photographie dans le paysage la résistance de l’ordinaire face au pittoresque. Il y a chez lui la volonté de s’engager dans la reconsidération de paysages vernaculaires vus et traversés quotidiennement, cadrés par l’artiste simplement sur ce qui doit être donné à voir. Certes, ce parti pris d’une objectivité radicale n’est pas dénué d’une capacité à émouvoir le spectateur pris dans cette atmosphère du banal et de l’humble où se lit un écoulement du temps, à la fois temps réel et espace de mémoire, de trace. »

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©Thierry Girard

Thierry Girard situe son regard à la jonction de la dérive psyschogéographique de l’exote non dénué de fantaisie – tel un moine zen décrit par Kenneth White ? -, et du protocole formel auquel ne pas déroger, créant une tension entre l’infra-ordinaire et l’extraordinaire.

Ses photographies sont parcourues de signes, de pistes et de fausses pistes, de lignes de sens à déchiffrer.

Ce sont des totalités à penser, à méditer, à rêver, que l’on soit au Japon ou dans les environs de Belfort.

Les images sont rarement seules, il y a des fenêtres, des écrans, des pictogrammes, des reflets, des vertiges d’écriture.

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©Thierry Girard

Les langages sont multiples, le spectateur cherche des points de repère, comprenant qu’il n’y a pas de point de vue qui ne soit intimement informé par la culture de qui contemple.

Les ciels sont striés de câbles électriques, tout est hachuré, coupé, morcelé, balafré.

Faudrait-il imaginer Thierry Girard en mosaïste romain égaré dans une époque plus-que-postmoderne, ou en céramiste héraclitéen ?

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©Thierry Girard

On ne se baigne jamais deux fois dans la même image, ce perpetuum mobile où les trains de la Tenjin Omuta Line (série de 2015) ne cessent d’en cacher bien d’autres.  

King Kong grimpe un petit immeuble de trois étages – rien de plus normal, n’est-ce pas ?

Un torii est édifié à deux pas d’une station de campagne – et alors ?

Il y a de l’eau brune sous un pont ferroviaire – comme chez Imamura le libertaire ?

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©Thierry Girard

On suivra le général Leclerc dans sa campagne victorieuse (série de 2015-2016) vers l’Est, et l’on découvrira un monument aux morts encerclé par les éléments d’une fête foraine, un stand de tir, des auto-tamponneuses, des manèges fermés.

Yannick Le Marec a bien remarqué chez le photographe – lire Dans l’épaisseur du paysage, 2017 – la dimension d’ironiste, et la gravité respectueuse ne masquant pas l’immense humour des paysages.

Se livrant en 2019/2020 à un véritable voyage de détourisme – menant cependant au lion de Belfort sculpté par Bartholdi -, Thierry Girard, sensible à l’éthos populaire (voir Le monde d’après, publié par les éditions Light Motiv en 2019), rencontre dans sa circumambulation des couples, des ouvriers en colère, un peuple résistant à la destruction d’un quotidien méprisé par les nantis et les supposés sachants.

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©Thierry Girard

Les humains sont fatigués, mélancoliques, mais le long de la Savoureuse, il y a la possibilité d’instants renoiriens, de lumières salvatrices.

Tiens, voici Diane chasseresse. Elle a quatorze ans, ses yeux sont clairs, elle est merveilleuse.

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Thierry Girard, Par les forêts, les villes et les villages, le long des voies et des chemins…, texte Héloïse Conesa, direction éditoriale Eric Cez, Editions Loco, 2021, 144 pages

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Thierry Girard – site

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©Thierry Girard

Editions Loco

Expositions au Musée de Belfort, du 8 mai au 26 septembre 2021, et à la Fondation Fernet-Branca, du 30 octobre 2021 au 15 février 2022

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©Thierry Girard

(J’emprunte le néologisme « Détourisme » à l’excellent Frédéric Barbe, chanteur-grenouille et fondateur à Rezé des éditions A la criée)

Editions A la criée

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Se procurer Par les forêts…

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