Entre l’underground russe et Robert Doisneau, Igor Mukhin, photographe

2018

©Igor Mukhin

Personnalité incontournable de la scène artistique russe, Igor Mukhin est un photographe ayant participé à l’underground culturel de son pays apparu au milieu des années 1980.

Réalisée au Leica 35mm, son œuvre prolifique est inséparable de la ville de Moscou et de sa jeunesse en quête de sens.

A la jonction d’une photographie très instinctive et de construction particulièrement inventive, multipliant notamment les plans de visions, son style possède la force des autodidactes ayant regardé avec passion les artistes majeurs de leur temps.

Présenté aux éditions Bergger, son ouvrage Générations, de l’URSS à la nouvelle Russie, sera sans nul doute pour nombre de lecteurs une découverte enthousiasmante.

Pour mieux connaître et comprendre cet artiste contemporain, je me suis entretenu avec Olivier Marchesi, photographe et directeur des éditions Bergger, passeur majeur en France des photographes russes qui comptent.

1995

©Igor Mukhin

Qui est le photographe Igor Mukhin, né en 1961, vivant et travaillant à Moscou, dont vous publiez le volume Générations, de l’URSS à la nouvelle Russie ? Est-il considéré en Russie comme un artiste de la marge ? La ville de Moscou est-elle son observatoire essentiel des mutations sociétales de son pays ?

Igor Mukhin est un des photographes russes les plus influents de sa génération. En Russie, il est impossible de ne pas le connaître lorsque l’on s’intéresse à la photographie. Son œuvre réalisée quasi exclusivement à Moscou se confond avec l’histoire et les transformations de son pays depuis la chute de l’URSS. Il commence la photographie dans le milieu des années 80 alors que l’URSS connaît un timide dégel de la culture avec la perestroïka. Une effervescence artistique se développe dans ce que l’on a appelé l’underground soviétique, en musique notamment avec l’éclosion de groupes de rock comme Zoopark ou Kino (Viktor Tsoï) qui traduisent en paroles et en musique l’air du temps.


Igor Mukhin participe de cet underground culturel qu’il photographie : l’apparition du rock soviétique, les concerts dans les appartements, comment les jeunes évoluent dans l’environnement de l’URSS finissante. Il expose ses photographies lui aussi dans des appartements, sous le manteau… Il y a quelques années (2017) une grande exposition lui a été consacrée au MAMM de Moscou (l’équivalent de la MEP) sur cette période. Et puis Il réalise à la fin des années 80 plusieurs photos qui le font connaître derrière le rideau de fer (le rocker au coin de la rue à Leningrad, la jeune fille aux grands yeux qui est reprise sur la couverture du livre Générations).

1988

©Igor Mukhin

Après la chute de l’URSS il devient photographe indépendant, il réalise de nombreux portraits de personnalités, dans son style, au Leica avec un 35mm. Ses portraits sont souvent publiés par la presse culturelle (la revue Aficha notamment, une sorte de mix entre Télérama et des Inrockuptibles). C’est au milieu des années 90 qu’il commence à photographier très régulièrement les rues de Moscou. Ces photos-ci sont peu publiées, la presse les trouve trop artistiques. Ce qui ne l’empêche pas de persévérer dans ce projet documentaire. En 1998, il est édité en France dans la série des « Avoir 20 à… » aux Editions Alternatives. Les années passent, il accumule les négatifs. Dans ses années les plus prolifiques, il photographie quelque 800 pellicules de 36 poses par an (entre 1995 et 2010), avec toujours cet intérêt marqué pour la jeunesse et les évènements qui rassemblent les jeunes. En 2005 il publie sa première monographie en Russie intitulée sobrement Nés en URSS.


Il enseigne depuis plusieurs années à l’école de photographie Rodtchenko qui forme les jeunes talents de la photographie russe contemporaine (Nikita Shokov, Elena Anosova, Alexandr Anufriev, Danila Tkachenko). Il est régulièrement exposé en Russie et occupe une place très spécifique dans le paysage photographique russe, à la fois en marge effectivement de par son style de vie bohème, et central par l’ampleur de son œuvre qui n’a pas d’équivalents sur Moscou.

1998

©Igor Mukhin

Comment son regard s’est-il formé ? On peut penser quelquefois à Robert Frank ou William Klein. Son œuvre est-elle uniquement en noir & blanc ? Comment définir son style fait de brusques décadrages, de contacts avec les sujets représentés, de gestes vitalistes ?


Je dirais que le style d’Igor Mukhin est si particulier car il synthétise plusieurs écoles de photographies : la photo de rue américaine très nerveuse à l’image d’un Klein ou d’un Winnogrand, la photographie soviétique très proche du sujet photographié, et la photographie humaniste française avec des références principalement à Doisneau dont on reparlera plus tard probablement. Assez tôt dans sa pratique photographique, à la fin des années 80 on voit apparaître des éléments caractéristiques de son style : sa capacité à gérer de très nombreux plans à la fois, il n’est pas rare de voir des images où il jongle avec 4 ou 5 plans (voire plus), et une manière très cinématographique de photographier avec beaucoup de hors champ. Et puis il y a chez Igor une capacité à saisir des instants décisifs, ce moment où le fond et la forme se confondent pour exprimer une idée. Sa photographie est à la fois très construite et cérébrale et totalement vivante.


Il n’a pas reçu de formation artistique académique et a été pour partie formé en fréquentant deux photographes russes qui étaient ses aînés : Alexandr Lapin qui pratiquait une élégante photographie documentaire et Alexandr Slioussarev qui pratiquait des expérimentations poétiques photographiques. Il a fait un peu de couleur en numérique au début de la décennie 2010, notamment pour documenter la vie de bohème de sa compagne artiste peintre Alice Yaffe, mais son œuvre est essentiellement en argentique noir et blanc et on peut dire qu’il est un photographe autodidacte.

2000_bis

©Igor Mukhin

Son œuvre est-elle diffusée à l’étranger ? Comment le pouvoir le juge-t-il ?


Igor Mukhin a eu quelques grandes expositions en Europe et aux USA entre 2000 et 2013. Le pays avec lequel il a plus de liens malgré le fait qu’il ne parle que le russe reste la France où il a notamment fait une résidence artistique en 1999. Il est difficile de dire comment le pouvoir le juge. Il a eu deux grandes expositions en quelques années au MAMM à Moscou (2017 et 2021) sur les années 80 et 90. Son travail est institutionnellement reconnu en Russie.

1997_ter

©Igor Mukhin

Pourquoi un tel tropisme russe aux éditions Bergger ? Vous avez publié également Aleksey Myakishev, notamment en 2016 Kolodozero. Y aurait-il à terme la volonté d’établir une sorte de panorama de la photographie russe contemporaine, très mal connue en France ?


Cette attirance pour la Russie s’explique simplement, j’ai résidé en Russie pendant quatre années de 2013 à 2017, ce qui m’a permis de fréquenter ces auteurs que j’admire et dont je trouve que le très grand talent est injustement peu reconnu en Europe. Editer Aleksey Myakishev en 2016 et le voir être lauréat du prix Albert Kahn en 2020 m’a procuré une très grande joie. Il y a quelque chose que l’on mesure difficilement ici en France où le monde de la photographie est très développé, c’est la difficulté qu’ont ces auteurs pour vivre de leur photographie. Le rideau de fer a produit des effets durables sur les artistes russes de cette génération. Je ressens effectivement ces éditions comme une forme de mission avec l’envie de diffuser leur travail plus largement.

1997

©Igor Mukhin

Pour l’ouvrage Générations, le choix formel est superbe : reliure à la bodonienne, couture rouge, qualité des papiers, livre inséré dans une couverture cartonnée à déplier comportant une mosaïque d’images. Comment avez-vous pensé ce volume très rock, voire punk ?

Avec Igor nous avions réalisé ensemble en 2017 un zine Ne parlons pas du communisme pour voir comment on pouvait travailler ensemble. Il portait sur la période Eltsine des années 90 et ce zine a été comme une matrice. Une des difficultés (qui n’en est pas exactement une) de travailler avec Igor Mukhin, est la richesse de ses archives. Il est un photographe extrêmement prolifique avec de très nombreux très bons clichés. Il en découvre encore de très bons à côté desquels il était passé sur ses planches contacts. C’est un premier point important, nous avons travaillé avec des archives ouvertes et il m’a laissé une liberté de choix totale dans l’editing.


Ensuite l’esprit zine a considérablement influencé la conception de ce livre. Igor souhaitait que l’on fasse un objet moderne qui se démarque d’un beau livre de photographies classique avec couverture rigide etc. Les différentes idées se sont ensuite progressivement articulées. Faire la part belle à des doubles pages a conduit au choix de la reliure qui permet d’ouvrir le livre complètement à plat sans rigidité. Le rouge pour le fil est une couleur qui allait presque de soi pour le passé soviétique et le punk / rock curieusement réunis par cette couleur. La mosaïque à l’intérieur de la couverture permettait de montrer toutes les formidables photos qui n’étaient pas sélectionnées à l’intérieur du livre.

Enfin pour moi, un des fils conducteurs pour ce projet était de montrer une œuvre en train de se construire. Le livre se termine sur une conclusion partielle mais il est reste ouvert sur l’avenir, le mouvement de la jeunesse. C’est un peu comme si le l’énergie de toutes ces photographies s’était transmise au livre.

2011_bis

©Igor Mukhin

Quelle est pour vous qui connaissez bien la Russie la photographie la plus étonnante du livre ?


Après avoir regardé le livre des dizaines de fois, il y a plusieurs images qui m’interpellent toujours par leur force et leur singularité. Je trouve que la photographie des danseurs qui est sur une double page peu après l’introduction du chapitre 2000 résume bien à la fois la photographie d’Igor et la Russie. Sur le fond, on y retrouve à la fois la gravité et la légèreté de la vie que l’on ressent à Moscou, sur la forme c’est une photo que je trouve incroyable, elle est en elle-même une séquence de cinéma, elle semble animée.

1989

©Igor Mukhin

Quels sont aujourd’hui les symboles de la Russie ? Que reste-t-il de la faucille et du marteau ?


L’URSS est à la fois déjà lointaine et toujours proche. Et la réponse à la question varie beaucoup si l’on s’intéresse aux grandes villes ou aux campagnes, si l’on regarde le quotidien des gens ou la politique internationale. C’est une question à laquelle il est très difficile de répondre tant elle va recouper de phénomènes politiques, sociaux, économiques et idéologiques. Il est marquant de voir aujourd’hui comment sont recyclés les symboles « positifs » de l’URSS par les autorités. Le figure de Youri Gagarine et la conquête de l’espace, la victoire sur les nazis de la deuxième guerre mondiale. On peut dire sans trop se tromper qu’il reste en Russie une verticale du pouvoir assumée, et la volonté des autorités de créer un ciment national autour d’une doctrine, qui prend la forme aujourd’hui de la religion orthodoxe.

2009

©Igor Mukhin

Y aurait-il une forme de folie ou d’ivresse de vivre spécifique à ce pays ?


C’est certain. L’histoire tragique, la rigueur du climat, parfois le sentiment d’absurdité concourent à donner une grande intensité au présent et aux moments heureux.

1997_bis

©Igor Mukhin

Beaucoup de baisers amoureux dans le livre d’Igor Mukhin. Le salut passera-t-il par le corps émancipé ?


Il y a chez Igor Mukhin une fascination pour la beauté de la jeunesse et de l’élan de vie qu’elle porte en elle. Dans un entretien qu’il a récemment donné au magazine Polka, il explique qu’en 1985, sur le balcon de la maison centrale des artistes était accrochée une exposition de Cartier-Bresson et dans les photos exposées il y a avait une scène de sexe. Il était sous le choc qu’une telle image puisse être exposée et que Cartier-Bresson puisse être présent pendant cet acte sacré. Et c’est devenu un de ses questionnements personnels, l’énigme de la beauté du corps humain sans entraves.

1987

©Igor Mukhin

Que veut la jeunesse russe en 2021 ?


J’ai transmis votre question à deux jeunes qui vivent à Moscou, une femme et un homme. Kseniya Yablonskaya est d’origine biélorusse, elle étudie actuellement la photographie à l’école Rodtchenko où enseigne Igor Mukhin. Alexandr Anufriev est diplômé de cette école depuis quelques années, il est aujourd’hui photographe indépendant.


Kseniya Yablonskaya  (https://www.instagram.com/kseniya_yablonskaya/) : En 2021, les jeunes veulent les mêmes choses qu’ils ont toujours voulues : l’amour, la beauté, la justice et la liberté – adaptées aux nouvelles circonstances. Aujourd’hui, les jeunes voudraient enlever leur masque étouffant pour s’embrasser dans le métro. Bien sûr, les temps changent, des événements se produisent, ils apportent de nouvelles idées à la société, établissent de nouveaux vecteurs de pensée. Mais il me semble que, dans un sens global, le désir d’aimer, de créer et de vivre heureux pour toujours ne disparaîtra jamais.


Alexandr Anufriev (https://www.instagram.com/aanufriev/) : Il me semble que les jeunes d’aujourd’hui veulent du changement. La situation avec la stagnation de Brejnev se répète. Une fois encore, une seule et même personne est à la tête du pays, l’économie régresse, et tous les efforts visent à la conservation plutôt qu’au développement. Et la chanson de Viktor Tsoï « Nous attendons le changement »*, qu’il chantait dans les années 80, gagne une nouvelle popularité.
https://www.youtube.com/watch?v=PpaM11TX6ww // Viktor Tsoï est une icône du rock soviétique, on le rencontre deux fois dans le livre Générations, c’est notamment lui qui descend les escaliers du métro avec sa guitare en quatrième de de couverture.

1994


©Igor Mukhin

Générations est publié avec le concours de la Maison Robert Doisneau, dont le directeur, Michaël Houlette, signe d’ailleurs la préface. Quels liens établir entre les deux photographes ?


C’est effectivement une drôle de coïncidence que cette grande rétrospective sur le travail d’Igor Mukhin ait lieu cet automne à la Maison Doisneau à Gentilly (Vernissage le 21 octobre 2021).


Dans les années 1990, Igor Mukhin était de passage à Paris et il avait été convié à un dîner en présence de Robert Doisneau. Un écrivain qui parlait les deux langues avait fait le lien entre eux. De cette soirée, Igor m’a confié nourrir un grand regret, celui de ne pas avoir montré ses photographies à Doisneau, il n’a pas osé. Mais au cours de cette soirée, Doisneau lui a donné plusieurs clés de compréhension de la photographie.

Un autre lien les unit, celui d’avoir photographié une ville toute leur vie. Je me rappelle d’une conversation au cours de laquelle Igor m’explique : « Tu vois, il y a deux types de photographes. D’un côté, il y a Bresson qui photographie très souvent en dehors de chez lui dans des cultures qu’il ne connaît pas bien, et en fin de compte il photographie en surface. De l’autre, il y a Doisneau qui photographie toujours chez lui, là où il habite, il maîtrise les codes culturels et il va en profondeur. Je suis de ce côté-là de la photographie. C’est le plus difficile ».

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Propos recueillis par Fabien Ribery


Igor Mukhin, Générations, de l’URSS à la nouvelle Russie, préface de Michaël Houlette, textes intérieurs de Paola Messana, Julie Moulin et Caroline Gaujard-Larson, conception Olivier Marchesi, Bergger éditions, 2021 – 500 exemplaires

Editions Bergger

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Igor Mukhin, Génération Underground, exposition de photographies vintage à la Galerie Polka, Cour de Venise, 12 rue Saint-Gilles, 75003 Paris – du 17 septembre au 30 octobre 2021

Igor Mukhin – Polka

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©Igor Mukhin


Igor Mukhin, Générations, de l’URSS à la nouvelle Russie, exposition à la Maison Robert Doisneau, 1 rue de la division du Général Leclerc, 94250 Gentilly – du 22 octobre 2021 au 9 janvier 2022

Igor Mukhin – Maison Robert Doisneau

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