Pour les quatre-vingts ans de Jean-Luc Nancy, par Michel Surya, écrivain, philosophe

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La Visitation de Carmignano, 1528, Pontormo

Connaissant son amitié pour le philosophe Jean-Luc Nancy, décédé le 23 août 2021, j’ai proposé à Michel Surya de me confier un texte qui lui rendrait hommage, mais sans le diffuser tout de suite, dans la surcharge de l’émotion, plutôt quelques semaines après sa disparition.

A l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, en juillet 2020, Benoît Goetz, Jérôme Lèbre et François Warin avaient invité une quarantaine de ses amis à le fêter en lui offrant un texte, l’ensemble des écrits étant réunis en un volume unique.

Voici le texte que lui a offert Michel Surya, pour le célébrer encore vivant plutôt que déjà mort.

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Noli me tangere, 1653, Poussin, Musée du Prado

« Comment quiconque peut-il être JLN ?

Comment lui-même peut-il l’être ?

N’a-t-on pas le plus souvent du mal à faire avec une seule vie, quand lui semble en avoir dix.

Son secret ? Pas un, dix sans doute, autant qu’il a de vies – encore qu’il y ait peu d’êtres à entretenir sur eux-mêmes aussi peu de secrets.

L’un, selon moi, qu’il a lui-même « avoué » dans un entretien : il méconnaîtrait la mélancolie. Au point, s’apitoie-t-il (ou qui fait comme), d’en ressentir… de la mélancolie – enviable aveu.

Combien de sentiments, d’affects, etc., négatifs cela va sans dire, méconnaîtrait-il pareillement, méconnaissance qui le rendrait comme invincible (je choisis « invincible » précisément parce que « vincible » n’appartient plus au vocabulaire, encore moins au sien) ?

La peur, par exemple ? On est tenté de le croire. Je ne sais plus qui a rapporté cette phrase de son ami Derrida au sujet de son destin : « À sa place, je serais mort dix fois, dont neuf de peur. »

L’ennui, qu’il craint ? Il travaille à toute force, sur toutes choses.

Le calcul ? Il ne « calcule » rien, est prodigue de tout : énergie, générosité. Conceptuellement autant qu’humainement. Quelque chose en cela chez lui de Sartre (dont on ne le rapproche pas assez), et tout le contraire de Blanchot, Heidegger (dont on le rapproche trop).

Le nom de Sartre ici surgi, occasion, ou moyen d’une anecdote : me parlant un jour au téléphone, de Sartre justement, et de Derrida qui venait d’écrire sur Sartre (je ne sais plus quoi), cet admirable lapsus : « Ah mais moi aussi j’ai fait mon pèlerinage vers Chartres ! »

Pèlerinage qu’il a en effet fait, jeune, élève de Ricœur, précise-t-il, et pour en contenir l’effet.

L’anecdote ne vaut qu’à la condition qu’on ne lui fasse pas dire plus qu’elle ne dit. À moi, c’est ceci qu’elle dit, et depuis longtemps : que JLN est le dernier chrétien possible. Mehdi [Belhaj Kacem], découvre (en partie, il n’est pas dupe) à la fin de Immortelle finitude : « Je ne me rendais pas compte avant cet entretien à quel point tu étais catholique ! » Chrétien, catholique ? JLN opte manifestement pour catholique. Puritain dans un cas ni dans l’autre – trop prodigue pour. Il précise, pour qu’on ne se méprenne pas : « catholique paillard » (pas le jansénisme, la Contre-Réforme ; pas Pascal, Rabelais).

Pourtant, cette histoire du christianisme ou du catholicisme m’intéresse décidément, dont je ne suis pas sûr qu’elle soit aussi tranchée qu’il veut bien le dire.

C’est pourquoi cette autre anecdote, comme romanesque, m’a intéressé aussi. Celui qui célèbre les messes, là où je vis (mais ne vais pas), diacre pas prêtre, ne s’appelle pas moins JLN que le philosophe. Qui plus est, « Jean » leur est commun, « Nancy » aussi, leur est commun ! Seul les distingue – peu donc – le « L », qui introduit : « Luc » (lucius) pour l’un, « Loup » (lupus) pour l’autre.

Je l’ai raconté un jour à JLN-philosophe, je lui ai raconté que j’avais pour substitut possible de celui-ci, qui vit loin et que je ne vois presque jamais, un JLN-diacre, qui vit tout près, à quelques kilomètres seulement (4 ou 5), que je pourrais voir à sa place, Nancy de nom l’un comme l’autre. Il me dit alors que c’est quelqu’un sans doute de sa parenté (proche, si je me souviens bien, mais cela remonte à plusieurs années).

M’en ressouvenant, je cherche aujourd’hui, je vérifie, jeu dont je me dis qu’une biographie de JLN-philosophe – inévitable – ne devra pas faire l’économie le jour venu. Et trouve ceci, qui est public, que l’intéressé a rendu public, dont il a fait un livre même, à compte d’auteur, qu’il vend par ses propres moyens (ce qui m’autorise à le reproduire).

Titre de ce livre résurrectif, cocasse ou admirable, c’est selon : Du verre au Calice (il n’y aura pour en rire que ceux qui n’ont jamais réellement bu). Du « verre », parce qu’il est, ce sont ses mots, un « alcoolique repenti ». Pas qu’un alcoolique repenti, un suicidaire récidiviste repenti (ces mots avec lesquels il en parle sont beaux du reste, cultivés – il a été professeur d’arts plastiques). Le Christ l’a sauvé (il s’emploie maintenant à sauver les alcooliques et les suicidaires).

Une autre face du même catholicisme, donc, celui du salut de la plus noire mélancolie.

JLN-diacre est un miraculé, JLN-philosophe l’est. Pas le même miracle, pas de la même nature, mais des traits en commun, pour autant que je puisse l’imaginer.

Je ne sais pas exactement pourquoi : à Dieu près (pas peu, j’en conviens), je me représente ce JLN-diacre, qui s’emploie à sauver de la perdition comme il a été sauvé de la sienne, non pas seulement comme un double possible de JLN-philosophe, mais, en outre, comme le double-du-double de JLN-philosophe, ce double que PLL, philosophe aussi, a été tout le temps qu’ils se sont connu et aimé, tout le temps que c’est ensemble qu’ils ont pensé et écrit.

Le salut : question qu’à tort la pensée a laissé à la foi.

                                                                               Michel Surya »

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La Visitation, 1528, détail, Pontormo

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