Maurice Blanchot, le soupçon, par Michel Surya, écrivain

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« Que Maurice Blanchot n’ait peut-être pas lui-même toujours été à la hauteur de son œuvre, il n’y a rien là qui l’excepte du nombre des auteurs des plus grandes œuvres. »

Sait-on aujourd’hui à quel point Maurice Blanchot, le critique génial, l’ami de Roger Laporte et de Jacques Derrida – qu’il gagnera à sa cause biographique – fut compromis par ses articles littéraires dans la publication collaborationniste Journal des débats d’avril 1941 à août 1944, très tard donc ?

Faut-il accumuler les preuves de son déshonneur au point de, peut-être, fatiguer la vérité ?

Faut-il décevoir encore les admirateurs légitimes d’une œuvre questionnant l’innommable comme point originel de tout acte de création véritable ?

Auteur de l’ouvrage de référence L’Autre Blanchot, l’écriture de jour, l’écriture de nuit (collection Tel, Gallimard, 2015), centré sur la période d’avant-guerre et la contribution politique du penseur à la presse d’extrême-droite, A plus forte raison, Suivi de deux lettres de Jacques-Luc Nancy, se consacre aux années 1940-1944, dont l’écrivain a tenté de minimiser l’importance sur l’ensemble de son parcours intellectuel.

Maurice Blanchot ne s’est seulement compromis, mais a fait preuve de la plus grande inauthenticité en mentant sur son passé en inventant la fable d’un ultime sauvetage par des maquisards lors d’une mise à mort à peu près certaine par des Nazis l’ayant adossé à un mur pour le fusiller.

Le récit L’Instant de ma mort (1994) doit ainsi être considéré en regard d’une lettre d’aveu à Jean Paulhan datée du 5 juillet 1944, parue en 2014 dans le Cahier de L’Herne Blanchot conçu par Eric Hoppenot, comme une fiction destinée à faire accroire – l’œuvre littéraire antérieure, La Folie du jour, inventant cette scène, ne se présentait pas comme un document autobiographique – la légende, édifiante, d’un résistant échappant in extremis à la mort.

Prenant la précaution de citer Jacques Lacan (Télévision, 1974) – « Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que la dire toute, on n’y arrive pas. La dire toute, c’est impossible matériellement : les mots y manquent… C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel. » -, Michel Surya ne se présente pas, surtout pas, en procureur, ne pouvant cependant passer sous silence, à propos d’une aussi haute pensée, la vérité de faits travestis, gauchis, reconstruits.

Maurice Blanchot, passé de l’extrême-droite à l’extrême-gauche prolétarienne, est-il le symptôme d’un reniement astucieusement camouflé, si fréquent chez les idéologues français ?

A plus forte raison ne proclame pas « la raison du plus fort », il ne s’agit pas ici de monter sur ses ergots, mais de défendre la possibilité de la pensée même contre l’usurpation, la malhonnêteté, la falsification.

Comment Blanchot a-t-il pu accepter d’écrire durant toute la guerre dans une publication si ouvertement pro-allemande, si calomnieuse, si vile, s’il n’acceptait aucune des thèses en ses pages développées, ânonnées, martelées (haine des juifs, des bandits communistes, des gaullistes terroristes, des francs-maçons…) ?

Lorsque son éditeur Fata Morgana publia en 1996 un livre du théoricien nouveau de l’extrême-droite française Alain de Benoist, Maurice Blanchot écrivit, indigné : « Le seul fait que Benoist a collaboré à des revues antisémites, naturellement camouflées, puisque la loi les interdit, si elles sont trop déclarées, l’en rend complice. Il est antisémite par le lieu où il a écrit et édité. »

Et Michel Surya de citer encore avec la plus grande justesse ce passage ahurissant (cf. ce qui précède) de L’Espace littéraire, invitant chacun à s’interroger sur l’omniprésence du thème de la folie dans les récits du critique : « Tout doit devenir public. Le secret doit être brisé. L’obscur doit entrer dans le jour et se faire jour. Ce qui ne peut se dire doit pourtant s’entendre ? Quidquid latet apparebit, tout ce qui est caché, c’est cela qui doit apparaître, et non pas dans l’anxiété d’une conscience coupable, mais dans l’insouciance d’une bouche heureuse. »        

En addenda à son nécessaire essai, l’auteur de Georges Bataille, La Mort à l’œuvre (Gallimard, 1992) donne la parole à Jean-Luc Nancy, dont la voix en son tact, en son toucher, en sa précaution et ses propositions philosophiques jamais assenées, est immédiatement perceptible – voilà son éternel.

Le philosophe appelle « l’énigme des sommets » la proximité chez quelques-uns des plus grands entre le génie du poème de qui porte haut le sens (jusque l’au-delà de tout sens) et la prose égarée d’un comportement frôlant quelquefois avec l’abjection : « qu’il s’agisse de Blanchot ou de Heidegger, à certains égards l’enjeu est le même, nous n’avons toujours pas pris la mesure entière de ce qui a affecté l’Europe des années 30 et 40. Ce moment a été celui où l’Europe a vraiment entrevu son propre échec (Valéry, Freud ou Henry Miller en sont des témoins remarquables car très éloignés de Blanchot et de Heidegger). Elle a entrevu que cet échec était celui de toute une histoire, de l’Histoire peut-être. Et elle a pu aussi bien se désoler (les trois que je viens de nommer) que désirer avec la plus grande énergie échapper à l’échec. Cette énergie tendue, vibrante, excessive est celle que Blanchot et Heidegger ont partagée. Elle se déterminait le plus profondément par le refus de ce dont le communisme ou le socialisme paraissait à d’autres porter la promesse. »

« Si j’avais eu 37 ans et non 4 en 1944, écrit humblement Jean-Luc Nancy pointant chez Blanchot l’association entre modèle archipolitique, aristocratie du sens et solitude hautaine, qu’est-ce qui m’aurait orienté, aimanté ?… »

En effet, jusqu’où, nous les bons démocrates, sommes-nous démocrates ?

Jusqu’à quel point le seigneur en nous accepte-t-il de se plier aux exigences de la communauté (avouable, inavouable, désœuvrée, désavouée…) ?

L’autocrate est-il forcément le nom de l’autre ?

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Michel Surya, A plus forte raison, Maurice Blanchot 1940-1944, Suivi de deux lettres de Jean-Luc Nancy, Hermann, collection « Le Bel Aujourd’hui » fondée et dirigée par Danielle Cohen-Levinas, 2021, 80 pages

Editions Hermann

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