Le chant de la vie, par Nicholas Nixon, photographe

The Brown Sisters, East Greenwich, Rhode Island, 1980 © Nicholas Nixon courtesy Fraenkel Gallery

Né en 1947 à Détroit, dans le Michigan, Nicholas Nixon est l’un des géants de la photographie toujours en activité.

On le connaît surtout pour sa série fascinante de portraits des quatre sœurs Brown réalisée chaque année pendant plus de quarante-cinq ans, œuvre magistrale située au cœur de la monographie intitulée Une infime distance que lui consacrent conjointement les éditions Atelier EXB et la galerie du Château d’Eau, à Toulouse, où il est exposé.

Le temps s’y donne à lire comme à l’état brut.

The Brown Sisters, Brookline, Massachusetts, 2018 © Nicholas Nixon courtesy Fraenkel Gallery

Ces quatre jeunes filles superbes, posant ensemble fixement devant l’objectif de la chambre photographique, serrées les unes contre les autres comme un seul corps, grandissent, s’épanouissent, mûrissent, se fanent un peu, beaucoup, comme chacun.

Belles à chaque saison, avec des rides ou pas, des lunettes ou pas, cheveux courts ou pas.

La lumière éclaire leur visage, les personnalités sont données dès la première image, que le passage des ans ne dément pas.

Un navire de quatre femmes pour éviter de sombrer, pleinement ancrées dans la sororité – l’une d’elle est l’épouse du photographe.

Page Street, Chelsea, Massachusetts, 1981 © Nicholas Nixon courtesy Fraenkel Gallery

La dernière image les sépare : la pandémie est arrivée, nous sommes à l’époque de la vidéo, la caméra supplée les bras, c’est soudain très brutal en essayant malgré tout de garder le contact.

Adepte du grand format noir & blanc, Nicholas Nixon, qui fut en 1975 à la George Eastman House de Rochester (USA) l’un des participants de l’exposition New Topographics, photographie avec un sens aigu du détail l’organisation géométrique des villes – la logistique des routes, des buildings, des parcs -, comme il regarde les visages ou le corps de ses sujets.

Il n’y a pas de hiatus mais un continuum de sens entre les autoroutes vues de très haut, piquées de points de voitures, l’écorce d’un arbre, ou la peau d’un ami vue de très près.

Les nuances de gris sont superbes, les enfants de toutes provenances ethniques jouent dans la rue, le photographe posant à travers son œuvre la question du vivre-ensemble.

Bob Sappenfield, Dorchester, Massachusetts, août 1988 © Nicholas Nixon courtesy Fraenkel Gallery

Isabelle Darrigrand, qu’il photographia avec sa famille dans son pays basque natal, raconte : « Il était en quête de visages nouveaux, de couples, de gens qui s’aiment. » Une amitié est née, qui a traversé en l’enrichissant, comme ses photographies, le temps.   

Chez lui l’acceptation de la mort, comme lorsqu’il photographie de malades du sida à la fin des années 1980, fait partie de la vie, qu’il célèbre en chaque trait sans masquer la dimension de drame qu’elle peut comporter.

Son art est une reliance portée par une éthique de la reconnaissance mutuelle : « Et partout, continue magnifiquement Isabelle Darrigrand, l’amour. L’amour pour son épouse, bien sûr, Bebe, qui traverse son œuvre et sa vie depuis leur rencontre et qui elle aussi – est-ce un hasard ? – est engagée dans les soins et le soutien aux malades. L’amour pour ses enfants Clementine et Sam. Pour ceux ou ce qu’il photographie, une famille sous un porche, un arbre à l’écorce centenaire ou une ville la nuit. Mais aussi l’amour pour la photographie, pour le noir et blanc qu’il cisèle depuis toujours, pour ses incursions dans la couleur, et pour le travail des autres, lui qui est à la fois collectionneur de livres d’art et infiniment curieux d’autres artistes, amis, étudiants ou inconnus. »

J.A, E.A, Dorchester, Massachusetts, 2001 © Nicholas Nixon courtesy Fraenkel Gallery

Aller au plus proche de l’humain, telle est l’ambition d’un artiste se rapprochant à l’extrême de la peau de ses modèles, non pour quelque scrutation désagréable, mais pour entonner le chant de la vie en ses moindres particules, le mouvement du livre étant d’ailleurs une histoire de l’œil : de la vue générale au très gros plan sur le globe oculaire.

Chez Nicholas Nixon, tout est hymne : les racines d’un arbre faisant penser à quelque chimère monstrueuse désorientant le regard, une main noueuse, le visage dans la maladie ou l’extrême-vieillesse, des fleurs, une chapelle de campagne, des cristaux de neige

Il y a ici une poésie d’une puissance et d’une délicatesse extrêmes, un soin bouleversant envers ce qui est, petit d’homme minuscule, ou rire d’amoureux.

Cambridge, Massachusetts, 1986 © Nicholas Nixon courtesy Fraenkel Gallery

Pour l’Américain, la famille n’est pas un enfer, mais le lieu de toutes les expérimentations possibles de la douceur, une grâce, un espace d’exception pour tous.

En introduction de l’unique livre de ce photographe majeur en français, Gilles Mora analyse avec beaucoup de pertinence : « Mais ce sont peut-être ses photographies de couples qui illustrent le mieux sa conception de la proximité d’avec ses sujets, laquelle implique ce qu’il serait convenu de nommer « l’intimité photographique ». Ces images entreprises dès la fin des années 1970 et continuées jusqu’au-delà des années 2000, paraissent uniques dans le panorama de la photographie américaine. Elles manifestent l’omniprésence de la séduction, du désir et de la présence charnelle, préoccupations dont, au fond, Nixon ne s’est jamais départi, y compris dans des domaines comme ceux de la nature morte ou du paysage. »

Et si, au fond, Nixon était un sensualiste européen doublé d’un moraliste à la Bossuet ?

une-infime-distance

Nicholas Nixon, Une infime distance, textes Gilles Mora et Isabelle Darrigrand, édition Jordan Alves et Christian Caujolle, design graphique Jérôme Saint-Loubert Bié, photogravure Les Artisans du Regard, partenariats Yseult Chehata, Atelier EXB / Galerie Le Château d’Eau, 2021, 168 pages

Atelier EXB

Ouvrage publié à l’occasion de l’exposition éponyme à la Galerie Le Château d’Eau (Toulouse), du 2 novembre au 16 janvier 2022

Galerie Le Château d’Eau

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