De la résistance kurde et du rôle des femmes, par Maryam Ashrafi, photographe

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Northern Syria, Kobani, March 2015 After the 2015 liberation of Kobani, Judi (nom de guerre) , a member of the YPJ (Women’s Protection Units), looks over the battle-scarred streets of Kobani. For many fighters like her, the liberation came with the heavy cost of losing many fellow fighters and friends ©Maryam Ashrafi

Consacré pour une grande part aux combattantes kurdes en Syrie et au Kurdistan d’Irak, dédié aux survivants et victimes du conflit en cours dans ces deux pays, S’élever au milieu des ruines, danser entre les balles, de la photojournaliste iranienne vivant en France Maryam Ashrafi, est un document précieux sur des conflits en cours que nous comprenons parfois mal.  

Inscrivant au cœur de leurs préoccupations l’idéal de l’émancipation des femmes, les militants du mouvement d’indépendance kurde sont porteurs d’un projet révolutionnaire aussi bien politique que social.

Partageant la vie des combattants et des familles installées quelquefois dans des ruines, Maryam Ashrafi livre un témoignage important sur la façon dont un peuple construit sa lutte en tentant de bâtir un futur pour tous, sur la résilience des civils, sur le rôle des femmes dans l’équilibre social.

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Northern Syria, Raqqa Governorate, Al Tabqah, June 2017 Portrait of an Arab woman who returned to Tabqa with her family after the liberation of the city. In her 40s and mother of 9 children, her family had no choice but to live in an abandoned building as their house was destroyed during the war with ISIS ©Maryam Ashrafi

Exilée elle-même en Grande-Bretagne, où son père, militant de gauche, s’était réfugié en 1996, la photographie née en 1982 à Téhéran a véritablement ressenti, en prenant l’avion en mars 2012 pour la ville de Souleymanieh, au Kurdistan irakien, proche de l’Iran, qu’elle était chez elle dans les camps du Komala, comprenant alors la diversité et la complexité des luttes kurdes, s’intéressant plus particulièrement au Partir des travailleurs du Kurdistan (PKK), dont le quartier général est situé dans le massif montagneux du Qandil.

« La lutte était une réalité quotidienne, explique-t-elle au journaliste et correspondant de guerre Allan Kaval dans un entretien reproduit au début de son livre, et un horizon possible. Ces hommes et ces femmes semblaient toujours sur le pied de guerre, allant d’une formation militaire ou politique à une réunion secrète, d’un entraînement à une patrouille sur des sentiers qui me restaient interdits. Cette vie en alerte permanente était aussi baignée dans une idéologie forte, dérivée de la pensée du leader du mouvement, Abdullah Öcalan », converti depuis son incarcération au confédéralisme démocratique – des communes révolutionnaires en relations étroites plutôt qu’un Etat national -, « un corpus d’idées largement inspirées du penseur de gauche américain Murray Bookchin [décédé en 2006] ».

A l’automne 2014, la bataille ayant lieu à Kobané, ville encerclée par l’Etat islamique, contrôlée par le mouvement kurde depuis 2012, attire vers elle les caméras du monde entier, la photojournaliste y découvrant quant à elle un paysage dévasté où la vie reprend peu à peu ses droits.

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Northern Syria, Kobani, March 2015 An aged Kurdish woman looks over her street after returning to what is left of her hometown, Kobani, of which more than 80% was destroyed in the war ©Maryam Ashrafi

Ne documentant pas la violence immédiate de la guerre mais ses effets persistants, Maryam Ashrafi observe la façon dont la vie renaît dans les ruines, dont les martyrs sont célébrés, dont les femmes sont considérées concrètement dans la mise en œuvre d’un projet politique ambitieux de transformation sociale, dans la conscience que l’avenir du mouvement kurde se joue de façon cruciale dans le Rojava, c’est-à-dire dans le Kurdistan syrien.

Imprimé en noir et blanc, les images de S’élever au milieu des ruines, danser entre les balles, montrent des combattants, hommes et femmes, lors de leur instruction militaire, le maniement des armes, l’attente, la vie quotidienne – repas, lessives, sieste -, mais aussi les routes, les habitations, les frontières.

La solidarité, les patrouilles des peshmergas, les enfants essayant de comprendre et de se situer.

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Northern Syria, Kobani, April 2015 Children play in a temporary cemetery established at the roadside, to bury Kurdish fighters in Kobanî at the time of heavy fighting with ISIS, who controlled part of the city. After its liberation, the bodies were transferred to the main cemetery ©Maryam Ashrafi

La réalisatrice et grand reporter Mylène Saulnoy témoigne de sa découverte du maquis du Qandil et de la place des femmes en ce massif escarpé : « Mais c’est tout en haut de la montagne, à trois heures d’une marche éreintante, que j’ai saisi avec émoi l’ampleur de leur engagement. Plus un homme à l’horizon ! Des centaines de femmes s’activent sur les flancs escarpés, dominant des vallées encaissées qui s’enlacent à l’infini. Elles creusent la montagne à la pioche, portent de lourdes briques de terre et de paille fabriquées par d’autres en contrebas, trimballent du bois, entretiennent le feu, cuisinent sur des foyers à même la roche. »

Elles, entre études d’écologie sociale et entraînement militaire à l’autodéfense : « Nous voulons vivre en harmonie avec la nature et en lien avec les femmes du monde ! »

Maryam Ashrafi photographie la complicité des femmes, leurs rires quelquefois, rendant visible leur lutte et leurs efforts pour construire une société de justice et de partage.

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Northern Syria, Kobani, April 2015 A Kurdish couple that has just come back to Kobani from Turkey after months of forced exile, sits by the border, with their life’s belongings in two suitcases. The joy of return was soon overshadowed by a sense of worry and challenge of rebuilding ©Maryam Ashrafi

Nous sommes surinformés, mais que savons-nous vraiment ?

Qui se souvient qu’en plein cœur de Paris, en janvier 2013, furent assassinées, probablement sur ordre des services turcs de renseignement, trois femmes – 24 ans, 30 ans, 54 ans -, membres à des échelons divers du PKK ?  

A Kobané, c’est un spectacle de désolation, mais aussi l’énergie des enfants, la persistance des vieillards, la combattivité.

Ecole, billard, tank, saleté, laideur, naissance, éducation, cercueil, pleurs, opérations, offensive, feu, nuit, pluie, printemps, joie, cicatrices.

Femmes du Sinjar, viols, furie, destruction, survie.

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Northern Syria, Kobani, April 2015 After months of fighting to liberate the city of Kobani, and before heading back to nearby frontlines, a group of Kurdish fighters dance together. Despite all the challenges of war and living under constant threats, dancing symbolizing solidarity and resistance, remains an important part of their lives ©Maryam Ashrafi

Femmes de Tabqa et Raqqa, villes aux mains des djihadistes islamistes, bientôt chassés.

Allan Kaval analyse : « C’est notamment le refus des puissances occidentales de reconnaître politiquement des allés kurdes qu’elles ont pourtant soutenus militairement qui retarde le processus de retour des populations dans les villes ravagées du nord-est du pays. »

Nous comprenons mal, nous voyons mal, nos émotions sont bancales.

Voilà pourquoi il nous faut le courage et l’obstination des journalistes de terrain, l’intelligence des livres exposant la complexité, et la fidélité sans faille aux convictions de justice et d’émancipation pour tous portées par le travail artistique exigeant.

S’élever au milieu des ruines, danser entre les balles répond parfaitement à ces critères.

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Maryam Ashrafi, S’élever au milieu des ruines, danser entre les balles, textes Allan Kaval, Carol Mann, Kamran Matin, Mylène Saulnoy, direction éditoriale Brigitte Trichet, direction artistique Laetitia Queste, Hemeria, 2021,350 pages

Maryam Ashrafi – site

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Se procurer S’élever au milieu des ruines, danser entre les balles

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Barbara Polla dit :

    Un article — une oeuvre — galvanisants
    Merci de porter ce livre à notre connaissance !

    J’aime

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