Philippe K. Dick et le virus, par David Lapoujade, essayiste

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« Mais je vais vous révéler un secret : j’aime créer des mondes qui tombent vraiment en morceaux au bout de deux jours. J’aime les voir se désagréger et j’aime voir ce que font les personnages du roman lorsqu’ils sont confrontés à ce problème. J’ai une secrète prédilection pour le chaos. Il faudrait qu’il y en ait davantage. » (Philippe K. Dick)

Et si l’écrivain de science-fiction Philippe K. Dick, si sensible à la dimension de catastrophe et d’effondrement, pouvait nous aider à penser le basculement mondial, d’ordre délirant, s’étant opéré à la faveur de la situation pandémique ?

Dans son bel essai, L’altération des mondes, David Lapoujade, dont on sait l’importance dans les études deleuziennes, interroge avec l’écrivain américain la notion de réalité : quelle(s) différence(s) aujourd’hui entre monde artificiel et monde réel ?

Est-on vraiment certain d’être en vie ? La cybernétique ne nous a-t-elle pas expulsé de tout autre monde que le sien ? Le virus n’est-il pas d’abord une double emprise mentale, par le langage instrumentalisé et la technique omnipotente ?

On peut relire le grand œuvre de Guy Debord, méditer tout Paul Virilio, et reprendre maintenant le corpus dickien : est-il encore possible d’avoir un rapport au monde qui ne soit pas médiatisé par les dispositifs de calcul, de contrôle et d’autosurveillance ?

L’information est devenue alerte, propagande, jouissance de l’instinct de mort.   

« On dirait que l’ambition de Dick, écrit David Lapoujade, n’est pas de construire des mondes, mais de montrer que tous les mondes y compris le monde « réel », sont des mondes artificiels, tantôt simple artefact, tantôt hallucination collective, tantôt manipulation politique, tantôt délire psychotique. Cela rejoint les nombreuses déclarations où Dick affirme que tous ses livres gravitent autour d’un seul et même problème : qu’est-ce que la réalité ? »

Le délire crée des mondes tendant à se substituer à toute autre construction ou forme d’expérience, la folie nous guette.

La notion de réalité vacille, la psychose plane, le psychiatre est-il plus vrai que moi ?

« Peut-être ne faisons-nous, questionne l’essayiste, que délirer la réalité, soumis à des apparences trompeuses qui nous masquent la réalité authentique, comme le pensaient les gnostiques ? »

Mais oui, l’idée paraît très juste.

On peut penser avec Dick et David Lapoujade, en étant à peu près certain de ne pas nous tromper, que la guerre des mondes est aussi une guerre des psychismes.

Les guerres spirituelles – relire Rimbaud – ne sont-elles pas aussi sévères que batailles d’hommes ?

Quelques titres de romans ou nouvelles pour les non-initiés : Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? / Les Clans de la lune Alphane / L’œil dans le ciel / Le Maître du Haut Château / L’Imposteur / Glissement de temps sur Mars / Au bout du labyrinthe / Dieu venu du Centaure / Le Monde qu’elle voulait / Le Bal des schizos / Ubik / Mensonges & Cie.

« Il n’est pas nécessaire, affirme de façon lumineuse David Lapoujade, d’explorer les galaxies pour rencontrer des extraterrestres. Les hommes sont – littéralement – des extraterrestres. »

Quelle est notre véritable identité ? « Qu’est-ce qui m’assure en effet que mes pensées ne viennent pas d’une entité qui a pris le contrôle de mon cerveau ? »

Adepte du Yi-King et des théories de Jung, Dick tente de penser les mondes qu’il crée en dehors des lois de la causalité et de la spatialité ordinaires, mais à un niveau psycho-physique plus profond.

Il ne s’agit donc pas seulement – par exemple avec le Maître du Haut Château – de se demander ce que serait devenu le monde si les nazis avaient gagné la guerre, mais en quoi ils l’ont quand même gagnée « dans un monde où ils ont pourtant été vaincus », perspective vertigineuse, jubilatoire et très inquiétante.

Dick pense archétypes, mémoire collective, contaminations psychiques.

Nous sommes essentiellement dissociés, une faille ontologique blesse notre cerveau, il s’agit peut-être d’aller vers l’individuation, le rassemblement – par l’écriture ? par le rêve ? par l’hypnose ? par la ruse du bricolage existentiel de nature schizophrénique ?

Le monde 1 est-il plus réel que le monde 2 ? Aucunement, tous deux interagissent – Dick n’est pas Ballard, il est beaucoup moins nihiliste – sur un plan mental très actif, quoique généralement non considéré.

« Soit un théorème dickien, avance le philosophe : tout monde appartient à un psychisme, et sa variante : tout monde appartient à plusieurs psychismes, lesquels composent alors un monde objectif, « polyencéphalique », comme celui de l’équipage de Au bout du labyrinthe qui croit explorer une nouvelle planète alors qu’il ne s’agit que d’une projection mentale collective, ou celui de la communauté des drogués du Dieu venu du Centaure qui recrée un monde artificiel commun autour de poupées Barbie. Autre manière de dire que tous les mondes sont mentaux. Corollaire : un monde appartient à celui qui en produit ou en contrôle les apparences. »

Une drogue – Burroughs ici n’est pas loin -, une parole d’autorité, un virus a pris le contrôle de nous.

L’information, ayant atteint la vitesse de la lumière, est désormais notre premier maître. 

A qui appartenons-nous ? est une question éminemment dickienne, l’écrivain ayant lu de près Cybernétique et société de Norbert Wiener.

« Toutes les observations de Dick vont dans le même sens. Les nouvelles technologies n’ont pas pour objectif de transformer le monde existant, mais de le remplacer par des mondes artificiels, de nous faire vivre dans des mondes « faux » dont les apparences sont désormais sous contrôle. Nous allons prendre possession de votre monde, nous allons le dématérialiser, l’artificialiser pour le faire passer sous notre contrôle ; nous pourrons en altérer les apparences, vous imposer nos conditions d’utilisation pour que vous en fassiez partie, etc. »

La propagation du virus de la réalité artificielle – et notre devenir-androïde – tend ainsi peu à peu à interdire l’idée de tout espace intérieur et à rendre la terre inhabitable pour quiconque douterait de la consistance de ce qui lui est présenté comme monde.

Un médecin, ou un décideur, se présente sous les dehors du dernier homme empathique : « Vous vous sentirez mieux lorsque vous m’aurez délégué toutes vos responsabilités. »

Ah oui ?

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David Lapoujade, L’altération des mondes, Versions de Philippe K. Dick, Les Editions de Minuit, 2021, 160 pages

Les Editions de Minuit

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