Juste un corps, par Claude Arnaud, écrivain

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Photomaton, collection de Claude Arnaud

« Je peux énumérer les causes qui précipitèrent la Seconde Guerre mondiale, non celles qui me valurent une hernie hiatale. » (Claude Arnaud)

Comme me l’écrit aujourd’hui le peintre et graveur Roland Sénéca, dans un courrier posté accompagné d’un dessin : « Vous verrez quand vous serez vieux, c’est formidable une vie de vieillard, ça gratte, bien sûr. Partout, mais on se marre… »

Le corps, grand sujet, sali, méprisé, massacré, et célébré, admiré, aimé – on peut appeler cela la gloire du catholicisme.

Un corps, rien qu’un corps, tout un corps.

En 1966, Marcel Moreau écrivait La terre infestée d’hommes – oui, cher Roland, nous sommes trop nombreux -, en 2021 paraît du romancier, essayiste et critique Claude Arnaud, Juste un corps, publié au Mercure de France par Colette Fellous dans son indémodable collection « Traits et portraits ».

Nous écrivons avec l’entièreté de notre corps, avec les orteils froids, les oreilles chaudes, le ventre tendu, les omoplates tassées, le regard perçant ou fatigué, le ventre ballonné.

Quelques sujets de thèses : écriture et épilepsie, écriture et saignements de nez, écriture et asthme.

Nous oublions la plupart du temps notre corps, dont la politesse est de se faire discret, mais pourtant quelle machinerie, quelle puissance, quels mystères.

Faire corps avec son corps ? Rien de plus difficile.

« Je tends, écrit Claude Arnaud se mettant à nu, à le voir comme mon instrument, je ne suis que son effet. Je ne cesse de lui donner des ordres, c’est lui en vérité qui me mène. J’ai beau l’oublier, il m’encadre strictement. »

Autoportrait d’un corps, le dernier ouvrage de l’auteur de Je ne voulais pas être moi (2016) est parfois cru, sévère, impitoyable envers lui-même, par souci de vérité.

La Carte du Tendre du Siècle classique est ici un relevé anatomique volontiers caustique : « Le double sac à main, mou et velu, qui pend sous mon sexe est la banque naturelle où mon patrimoine génétique repose. Il y a là, en liquide, de quoi me reproduire des millions de fois, je n’ai pourtant jamais engendré. J’aurais craint d’infliger la vie à qui n’a rien demandé. » 

Le grantécrivain (Dominique Noguez) a-t-il un corps ?

Pour Hervé Guibert, Albert Camus, Philippe Sollers, nul doute, mais tous les autres ayant changé leur sang en encre ?

On peut choisir l’axe Beckett-Gracq-Blanchot, ou préférer plus sûrement le continuum Rabelais-Morand-Céline-Guyotat.

« Rien de plus désincarné à première vue qu’un livre, rien de plus riche en bile et en humeurs, en vérité. Il possède un squelette et des muscles liés par mille petites fibres nerveuses (virgules, tirets, points d’interrogation…). »

Beaucoup d’écrivains meurent jeunes, trop peu sages, précautionneux, attentifs à leurs organes (Proust, Woolf, Balzac, Nerval, Tchekhov, Flaubert…), épuisés par le labeur de métamorphose.

Une solution ? La clinophilie – Catherine Millot, Yannick Haenel… – ou l’art de savoir vivre dans son lit.

Nous sommes si peu antiques, préférant les gestes d’affairements aux leçons de l’otium, nous ne nous respectons pas.

On a douze ans, on dévore, on grossit avant que de chercher à se sculpter, et de maigrir de façon inquiétante.

« Je suis encore le sosie de ma mère, à 15 ans. J’ai son nez, ses lèvres, ses cheveux, et certains de ses livres garnissent mes étagères. Mes hanches et ma poitrine sont bien trop marquées, et j’ai l’air d’une fille dans des tenues de garçons. Je prends en main la Galatée trop molle qui me dévisage dans les miroirs afin d’en réduire les rondeurs. »

Evoluant entre des polarités masculines et féminines, cherchant le corps lui convenant psychiquement le mieux, Claude Arnaud fera du caméléon son animal totémique.

« Je suis plus ambigu que jamais, à 18 ans. Une chevelure d’ondine envahit mes épaules, mes lèvres semblent couvertes d’une épaisse couche de lipstick violet, je ne peux entrer dans une parfumerie sans m’entendre m’appeler Mademoiselle. »

Un éphèbe ressemblant à Silvana Mangano dans Ludwig, de Visconti ? Claude Arnaud à 20 ans.

Nuits à danser, Villa Médicis, folie d’écriture, maux de dos, ombre de la dépression.

Prise de conscience : « Ce cadeau que j’ai reçu de ma mère en naissant, cet ensemble de muscles, de nerfs et de peau que je valorisais si peu a priori, je me jure depuis de l’entretenir au mieux. Je n’aurai que lui, tout au long de ma vie, je dois bien le traiter – j’ai vu combien ses grossesses ont épuisé ma mère, avant que la leucémie ne la tue. Il est mon premier compagnon, il me faut œuvrer à son bien-être si je veux qu’il contribue durablement au mien. »

Il faut survivre aux proches décédés, se réinventer, commencer autrement, encore, se rendre par exemple à Haïti, dessiner, nager avec régularité, écrire un livre sur le génie du corps.

Conseil final : « Heureux lecteurs, vous détenez la clef du paradis. Ne cherchez pas écrire, vous iriez tout gâcher. Continuez de lire bien au chaud. Profitez du mal qu’on se donne, vous n’en tirez que du bien. La vie parallèle que sécrètent vos lectures est parfois plus riche que l’autre. C’est nous qui travaillons, c’est vous qui rêvez. Nous sommes le scribe, vous êtes le pharaon. »  

Juste un corps est un livre stoïcien.

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Claude Arnaud, Juste un corps, Mercure de France, 2021, 108 pages

Mercure de France

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Se procurer Juste un corps

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. boris dunand dit :

    Me parle immensément, et en ce jour où la plume est enclume, plus encore. Vos citations sont représentatives du reste du livre : phénoménologique et sensible ou le reste est-il davantage cérébral et désincarné ? Ça donne très envie…

    J’aime

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