Une échographie de silences, par Stéphane Lambert, écrivain

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Amorgos ©Anne Bourguignon

« Le plus simple serait que je ne reste pas là, enfermé dans ma chambre, à m’obstiner devant mon ordinateur, à vouloir écrire ce qui m’a amené à ne pouvoir faire autre chose que ça, écrire. »

Les amoureux de littérature, les maniaques de lexicographie, et les savants austères, connaissent le sens du terme oxymore, figure de style consistant à allier deux mots contraires.

Le titre du dernier livre de Stéphane Lambert, L’Apocalypse heureuse, fonctionne ainsi, quoiqu’en cet ouvrage le désastre intime y soit décrit bien davantage que les rais de lumière pouvant le trouer.

Œuvre la plus intime d’un auteur alternant récits, poésies et essais sur la peinture (Claude Monet, Mark Rothko, Francisco de Goya, Nicolas de Staël, Léon Spilliaert, Paul Klee), L’Apocalypse heureuse est une tentative d’exprimer sans fard le double traumatisme d’une enfance déchirée : la rencontre d’un pédophile, ami de la famille, dont l’enfant de dix ans tombe amoureux, et la séparation dramatique de parents n’ayant rien voulu/pu voir d’une ignominie leur rappelant leurs propres échecs et carences.

« C’est D. qui a pris la photo. Nous passions les vacances avec lui. Chaque nuit je le retrouvais dans son lit. J’étais devenu accroc à son corps, à nos baisers, à son odeur, au goût de son sexe. Je n’ai jamais su s’il avait eu les mêmes gestes avec mon frère, nous n’en avons jamais parlé – et y penser me rendait d’une extrême jalousie. »

Ce livre d’anamnèse est une vallée de larmes, de colères rentrées, d’impasses finalement à peu près surmontées.

Faire face aux disputes violentes des parents, faire face à l’insoutenable : chercher à dire l’impossible n’est-il pas le sens même de la littérature ?

L’Apocalypse heureuse ne condamne pas, mais expose, en libérant des flots d’émotions contenues, les scènes, parfois répétées, d’une vie de blessures – le trauma d’un camion de déménagement reculant vers un avenir incertain, alors qu’au balcon, huit étages plus haut, coulent les larmes d’un père hautement dépressif dont le petit garçon de douze ans, assis à côté de sa mère, se demande s’il ne va pas sauter.

Tout commence dans le cabinet d’un hypnothérapeute vivant précisément dans le même immeuble bruxellois que l’homme qui abusa de l’enfant.

Incipit étonnant, qui me rappela soudain que mon grand-père maternel allait visiter à Boulogne-sur-Mer sa belle-mère occupant un logement dans un immeuble où lui-même avait été torturé au début de la Seconde Guerre mondiale pour faits de Résistance.

Ecrire dans une grande solitude L’Apocalypse heureuse, sur l’île d’Amorgos, dans les Cyclades, non loin de celle où Saint Jean composa Le Livre de la Révélation, fut à n’en pas douter une épreuve considérable, faisant de la lecture de ce noble livre d’aveux une expérience douloureuse.

Aller vers l’apaisement – notamment la réconciliation d’avec un père ayant vécu dans des difficultés psychiques immenses – est un combat d’ordre spirituel, pour lequel l’écriture est un glaive précieux.

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Stéphane Lambert enfant, lors de vacances ©D.R.

Il est beaucoup questions de lieux, d’appartements, de foyers, dans L’Apocalypse heureuse, parce que trouver un abri, un refuge, lorsqu’on a été expulsé d’un premier asile auquel on tenait comme à la voûte d’un cosmos, devient une quête essentielle. 

L’écriture, se questionne Stéphane Lambert, n’est-elle pas venue redoubler un premier sentiment d’abandon ? Le chemin choisi du retrait d’avec la compagnie des hommes est-il salut ou damnation ? Est-ce gâchis ou beauté de vérité ?

« Si j’écris, si je m’obstine à continuer à écrire, c’est pour faire entendre ce qui dysfonctionne, ce qui échoue, ce qui hante, ce qui n’a pas de place, de visibilité, de valeur dans l’enceinte commune. Je veux porter la voix de la faiblesse des hommes, je laisse à d’autres la satisfaction et le cynisme, je n’ai pas le cœur à faire le malin. Il ne s’agit pas de se lamenter, mais de ne pas refuser de nommer ratage ce qui a raté. Raconter avec le plus de justesse la difficulté du chemin sans chercher à plaire à l’euphorie ambiante. Je fraie ici avec ce qu’il y a de plus fragile, de plus indocile, en moi ; la tâche est rude : à chaque pas, je manque de renoncer. »

Cet effort de formulation, à chaque instant, à chaque phrase, donne tout son prix à L’Apocalypse heureuse, livre affrontant des démons dans l’espoir de les dissoudre afin d’ouvrir des perspectives de vie nouvelle dans un monde se défaisant de toutes parts.

« Le monde autour de nous était en train de se craqueler. D’incontournables menaces brouillaient l’horizon. Nous avions repoussé autant que nous le pouvions la prise de conscience du désastre en cours. Alors que je me débattais comme un diable pour chercher un point d’équilibre, c’était la terre qui allait bientôt manquer de ressources. A quoi rimaient mes gesticulations dans pareil contexte ? Nous avions été fous de croire à notre pérennité. Les enjeux de notre civilisation nous avaient fait oublier que nous n’étions qu’une espèce opportuniste, profitant d’un répit favorable pour se développer. En vérité, rien n’était à notre mesure, cela aussi il nous faudrait le réapprendre. »

Lorsque la souillure s’est répandue sur la surface entière de notre planète, de quel semblant se soutenir encore ?

Une île grecque ?

Un paragraphe exact ?

La main d’un amant (Jan/Juan) avec qui pouvoir imaginer revivre pleinement ?

L’enfant rieur est un adulte mélancolique, tout le condamnant à une vie sans beauté, à la peur, à la prescience de la mort, avant que le travail d’écriture n’invente un chemin de sauvegarde dans les rets du mal.

Décomposition, isolement, absurde, sentiment d’exclusion.

Naufrage d’un père, perdition d’une mère, égarement des enfants.

Pourquoi certaines familles sont-elles si peu douées pour le bonheur ? Est-ce une loi valant pour tous ? Comment ne pas s’abîmer, dégringoler, trouver humiliantes nos incapacités ?

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Apparition de biches dans le Vexin ©D.R.

Consacré à l’agonie de son père – retrouvé après vingt-et-un ans de silence un mois seulement auparavant – et à son décès, la deuxième partie du livre de Stéphane Lambert regarde directement l’inconnue de la mort.

« Quand j’avais saisi sa main, après m’être dit Non, il ne faut pas, il ne faut surtout pas entrer dans ce genre d’histoire, j’avais senti à la vive pression qui accueillit la mienne à quelle attente en lui répondait mon geste. Une attente très ancienne, comme si tout ce qui avait préexisté à cet instant n’avait existé que pour cheminer vers cet unique geste de ma main prenant la sienne. »

Arrive alors le moment de l’ultime pardon, de l’acceptation entière de ce qu’est un être en son mystère fondamental.

Rien n’est plus bouleversant peut-être.

« Je savais qu’un jour cela arriverait, que je devrais m’occuper un peu plus des vivants, sortir de mon mal-être pour entrer pleinement dans la vie, cesser de me barricader derrière les morts sur lesquels j’écrivais. Cette heure était venue. La réalité me convoquait. J’ignore pourquoi les autres me font si peur, pourquoi je tremble en leur présence, pourquoi la fuite est mon premier mouvement. »

Subissant les ravages de la maladie, un père devient méconnaissable, l’air lui manque, la panique le prend, c’est un nouveau-né vieillard attendant un secours.

« Accompagné un père après une si longue absence m’assignait un rôle nouveau : j’étais obligé de sortir de ma posture d’enfant. En le voyant si proche de la mort, je devais accepter l’idée que j’étais du côté des bien-portants, moi qui avais hérité de lui un penchant prononcé pour la maladie. »

Oui, la vie insiste, un horizon apparaît, une possibilité d’harmonie.

Des civilisations sont englouties, des proches périssent, chaque jour est une lutte, mais il y a les mains amies, et les baisers.

« Le lien que j’avais noué avec l’adolescence où il avait fallu bâtir un rempart contre le sentiment de dislocation, devant la difficulté de prendre pied dans l’existence j’avais inventé un cap auquel me tenir, l’écriture m’avait semblé la voie la plus adaptée à une nature comme la mienne, j’avais essayé d’y croire plus qu’à autre chose, et j’avais fini par prêter à l’acte d’écrire des vertus et des pouvoirs, et disons-le une sacralité, comme l’on en attribue à tout objet de culte, mais en quelques décennies la place qu’occupait la littérature s’était considérablement rétrécie, mon acharnement à écrire des livres m’avait éloigné d’autres possibles sans réussir à calmer mes manques, fallait-il vraiment que je continue de tout lui sacrifier ? »

Poésie vécue, pensait Alain Jouffroy, qui l’écrivait.

Depuis les falaises vertigineuses d’Amorgos, Stéphane Lambert fait face au grand précipice de sa vie.

Il faut accepter de plonger pour ne pas mourir, de prendre le risque de se quitter afin de briser le cycle infernal de l’échec.

Lorsqu’apparaissent, chez un ami dans le Vexin, une biche et ses deux daims paissant en toute quiétude, un auteur de nécessité comprend que la peur est son premier ennemi, et que la voix calme du poète, ou du peintre de Giverny habitant encore non loin dans les nymphéas, indique une direction qu’il ne faut plus manquer.

L’Apocalypse heureuse est un livre de courage et de maturité.      

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Stéphane Lambert, L’Apocalypse heureuse, couverture Bernard Plossu, collection « La Rencontre » dirigée par Anne Bourguignon, Arléa, 182 pages

Stéphane Lambert – site

Stéphane Lambert – éditions Arléa

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