To built a fire, de Jack London, par Aleksi Barrière, traducteur

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Ruée vers l’or du Klondike

« Ne voyage jamais seul. »

En découvrant la nouvelle traduction de la célèbre nouvelle de Jack London, To build a fire, j’ai compris pourquoi il me plaît de relire régulièrement ce texte.

Pas seulement pour méditer sur la folie de l’homme et son péché d’hubris, sur la puissance de la nature et la fragilité humaine, sur la survie et la sauvagerie, mais aussi parce que London écrit en anglais étrange, métisse, indien, et pour tout dire créole.

Inaugurant la reprise de la collection de Michel Deguy L’extrême contemporain, transformée en maison d’édition indépendante du même nom, ce texte est ainsi pensé comme un manifeste poétique : le sens n’est pas fixé, la langue travaille, l’effort de traduction doit être constant.

Un aventurier traversant des solitudes glacées dans le Klondike sans écouter les conseils de ses aînés périra bientôt de son orgueil.

Il existe deux versions de To build a fire : celle de 1902 (London n’a pas encore écrit L’Appel de la forêt, et n’est pas encore millionnaire) et celle de 1908, trois fois plus longue, écrite alors que l’écrivain vit à Hawaï et tente de savourer son succès.

Dans la version 1908, le héros a perdu son nom (Tom Vincent) pour le générique « l’homme ». En outre, un chien est apparu.

Jusqu’où l’instinct permettra-t-il de sauver l’individu confronté à une nature hostile ? Le feu intérieur suffira-t-il à maintenir intact un horizon de vie ?

« La singularité de traduire London, dont le nombre de ces versions témoigne, écrit en préface son traducteur Aleksi Barrière, tient à la singularité de sa langue, qui est une invitation au passage dans les langues étrangères. (…) Chez lui, la poésie jouxte la retranscription des dialectes, et ensemble avec les emprunts aux différentes cultures en présence et les inventions de pionniers se forme une de ces langues mélangées qu’on appelle des pidgins. Une langue née des nécessités de la cohabitation aux lisières du monde cartographié, un créole qui n’est la langue maternelle de personne. »

Cette langue de « séductions bizarres » est ici superbement donnée, par deux fois.

Dans sa version de 1902, ou dans celle de 1909, le récit fonctionne, immédiatement.

« Il cracha sur la neige – le genre d’astuces qu’on aime bien dans le Grand Nord – et le crépitement sec de la salive instantanément congelée l’interloqua. Le thermomètre à alcool de Calumet Camp indiquait moins soixante à son départ, mais il lui apparut avec certitude que la température avait baissé, de combien il n’en avait aucune idée. »  

Le texte de 1909 est plus cruel, plus fou, plus violent encore.

« Ses bras se jetèrent sur le chien, et il fut sincèrement surpris quand il se rendit compte que ses mains n’étaient pas en mesure de l’attraper, que ses mains ne pouvaient ni se replier ni rien sentir. Il avait oublié l’espace d’un instant qu’elles étaient gelées et qu’elles n’arrêtaient pas de geler. Tout ceci se passa très rapidement, et avant que l’animal ne puisse s’échapper, il l’encercla de ses bras. Il s’assit dans la neige, et dans cette position tint le chien, qui grognait et gémissait et se débattait. »

JL FEU face

Jack London, Monter un feu, édition bilingue, traduction et présentation Aleksi Barrière, L’extrême contemporain, 2022, 112 pages

« La poésie est translatio en plusieurs sens : tra-duction de ma langue à ma langue, tradition de son histoire à elle-même ; transformation inventant une fidélité qui transpose pour le présent contextuel où elle intervient, l’usage, l’emploi, l’exploit, des « vers anciens ». Qui exploite, pour l’entente poursuivie de grands tons mémorables où notre audiance de la langue s’est formée. »

L’extrême contemporain publie également un très beau recueil de poèmes de Michel Deguy (2016-2021) sous le néologisme La commaison, soit une façon de comparaître, d’entrer dans le vaste domaine de la comparaison, voire de la comparution, et de partager la maison du verbe.

Marqué par des deuils successifs (Jacques Dupin, Jacqueline Risset, Yves Bonnefoy), cet ensemble testamentaire identifie la littérature au tombeau, comme à la relève du sens, au travail des lettres et des mots.

Poème F : « F est femelle /          seins vulve taille par la hanche fesses – glabre // F est féminine /             fards parures la rehaussée robe voix – charme // F est féministe /            cerveau santé habileté égalité »

Les mots éclairent, comme le font les choses dans un tableau de Hopper.   

A Yves Bonnefoy : « Il s’éteint – non sans voix – en ce début du vingt-et-unième. Façon de dire que l’épouvante, la mutation, la vague scélérate qui sancit notre monde, il ne l’avait pas encore vu déferler : l’aveuglante approche du météore Melancholia, la dévastation dont la petite cabane du poème (planches courbes) ne nous abritera plus très longtemps. »

Autobio : « Mon Paterson est le quartier du Luxembourg / Une dizaine de tournants / où je retourne chaque jour / je n’en fais pas matière à poème »

Et pourquoi pas ?

En postface, Martin Rueff évoque les cinq périodes de l’œuvre poétique de Michel Deguy, entre empirisme, prose réflexive, thrènes et écosophie, le poète commentant ainsi sa dernière phase : « Les quatre-vingt-dixièmes rugissants, chacun comprend qu’il s’agit des dernières latitudes : les grands tempêtes, vie et terre ainsi ressoudées. »

Entrons donc avec lui dans la lumière inquiète, et le sans commune mesure de La commaison.

MD LC face

Michel Deguy, La commaison, postface de Martin Rueff, L’extrême contemporain, 2022, 198 pages

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