Douze conversations, par Christophe Asso, créateur du site Photorama Marseille

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Bernard Plossu ©Christophe Asso

Au centre d’un ouvrage présentant douze entretiens menés par Christophe Asso avec des personnalités de la photographie à Marseille entre 2019 et 2021, il y a sur une double page un très beau portrait de la photographe Françoise Nunez, décédée le 24 décembre 2021, par Bernard Plossu, comme un hommage à l’épouse tant aimée, à la grâce, à la finesse de perception.

Publiés sur le site Internet Photorama Marseille, ces conversations, souvent réalisées à l’occasion d’une exposition ou d’une actualité particulière, se lisent avec bonheur.

Les interviewés – pour la plupart présentés dans L’Intervalle – sont photographes (André Mérian, Eric Bourret, Geoffroy Mathieu, Alfons Alt, Bernard Plossu, Franck Pourcel, Hélène David, Camille Fallet, Stephan Zaubitzer, Monique Deregibus), éditeur (Fabienne Pavia, Le Bec en l’air), directeur de laboratoire (Cyril Barbotin, Studio AZA).

Ayant besoin de réconfort, je me jette d’abord sur les propos de l’ami et auteur du séminal Le Voyage mexicain (1979).

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Monique Deregibus ©Christophe Asso

J’y lis ce que je sais, ce que j’ai oublié, et j’y découvre des formules qui m’enchantent : « Je suis pour une photographie vraiment rigoureuse : respecter les gris, ne pas foncer les ciels, ne pas dramatiser. Rien de pompier, il faut que ça reste sobre comme un tableau de Corot. (…) La photographie ouvre des portes sociales, philosophiques et humaines. C’est pour ça que j’aimais tant Edouard Boubat. Je ne l’ai jamais entendu faire la morale. Ses photos c’était la générosité même, l’amour du monde. »

Et de citer Franck Pourcel le Camarguais ayant travaillé sur les transformations religieuses au Burkina Fasso, photographe très attentif à la notion complexe d’identité méditerranéenne, comme à la vie des petites gens, dont la voix est également présente dans le premier volume d’une collection amenée à donner la parole à l’ensemble des protagonistes majeurs de la photographie marseillaise.

Ainsi Hélène David, inspirée par le sauvage, la porosité homme-animal et le merveilleux existentiel, dont témoignent un travail documentaire réalisé à Morgiou en 2015, Esprit des calanques, et la série Noces ou les confins sauvages : « Je souhaite, déclare-t-elle, poursuivre cette recherche sur la part animale, en la reliant à une dimension plus large, notamment au monde céleste. Revisiter le « templum » des Augures romains, ce carré tracé dans le ciel dans lequel on observait le vol des oiseaux et l’activité nébuleuse pour prédire l’avenir de la cité. Ce templum, dont vient le terme « contempler », c’est un cadre photographique ! »

Camille Fallet, auteur pour le festival Photo Marseille 2020 d’un travail remarqué sur Glasgow, et passionné, à la suite de Dan Graham et Jeff Wall, par la question du flux, du montage, de l’association, évoquant ainsi la cité phocéenne : « La lumière découpe la ville. Marseille est minérale, quand on est en haut de la Bonne Mère ou quand on arrive par la mer, c’est étonnant à quel point on a du mal à séparer le paysage du bâti ! Peut-être que la lumière de fin de journée peut plus me parler, avec une espèce de chaleur, de ton un peu rose. Je pense à Camille Corot [de nouveau] qui savait peindre les lumières de sa Normandie comme nul autre et quand il est venu peindre dans le sud, sa peinture était tout à coup très plâtreuse. »

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Fabienne Pavia ©Christophe Asso

Stephan Zaubitzer (article récent dans L’Intervalle sur son bel ouvrage, Cinés Méditerranée), passé lui aussi par le Burkina Fasso : « C’était en 2003 et cette année-là j’ai eu la possibilité de photographier la rébellion en Côte d’Ivoire à Bouaké. En repartant je me suis arrêté à Ouagadougou chez un ami. J’étais dans l’attente d’un avion et j’avais une semaine devant moi. A l’époque, je travaillais au moyen format 6×7 et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à photographier les salles de cinéma de plein air de la capitale Burkinabè, liées à Sankara et à l’éducation du peuple. »

Monique Deregibus, photographe de territoires blessés par des conflits (il faut revoir ses images d’Odessa dans son deuxième livre Hotel Europa), mais aussi par un sanctuaire religieux secret marqué de pétroglyphes non loin de Santa Fé au Nouveau-Mexique (où vécut aussi Bernard Plossu, avant de déménager un peu plus haut à Taos), dans le désert duquel la première bombe atomique de l’humanité fut testée en juillet 1945 : « Ce qui est le plus étonnant, raconte-t-elle, revenant sur sa découverte d’un sanctuaire préservé, c’est la façon dont les dessins entrent en résonance avec le paysage, gravés sur des immenses pierres monumentales posées là, formant un chaos. Le lieu est très chargé, très puissant en forces telluriques, c’est sans aucun doute un lieu de rituel ancien, un lieu chamanique. »

Interrogeant systématiquement les photographes sur leur parcours et leur éveil à la photographie, Christophe Asso reçoit cet aveu de la part de l’auteure de La Maison Chypre, 2009-2011 : « J’ai eu une vraie passion pour les livres de photographie, en particulier pour les photographes américains comme Walker Evans, Lee Friedlander ou Robert Adams. L’ensemble photographique de Robert Adams intitulé Our Lives and Our Children m’a fortement impressionnée. Des photographies tirées au cordeau, dans une pleine lumière. Des images très directes et frontales, pour dire une forme de catastrophe humaine passée et à venir. »

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Helene David ©Christophe Asso

André Mérian se souvient de ses années à Pont-Aven et du maître photographe Michel Thersiquel, Eric Bourret révèle l’importance de la musique pour son travail, « Les Vêpres de Monteverdi, Zappa, le dernier dadaïste, ou l’arc à bouche Vietnamien », Geoffroy Mathieu aime rendre compte de son émerveillement face au vivant et aux paysages, alors que Fabienne Pavia revendique pour sa maison d’édition « une pluralité d’écritures photographiques » comme autant de questionnements du monde.

Accompagné de portraits des interviewés effectués par Christophe Asso lui-même, Entretiens 2019-2021 est un ouvrage dense et gorgé d’intelligence.

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Photorama Marseille, Entretiens 2019-2021, entretiens menés par Christophe Asso, conception graphique Emmanuelle Ancona, LES ASSOS(S)/Photorama Marseille, 2022, 194 pages – 400 exemplaires

Site Photorama Marseille

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Eric Bourret©Christophe Asso

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