Au Goulag, par Varlam Chalamov, écrivain, et Luba Jurgenson, critique

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« J’ai des doutes, beaucoup de doutes. Ce n’est pas seulement la question bien connue de tous les mémorialistes, de tous les écrivains grands et petits. Sera-t-il utile à quelqu’un, ce douloureux récit ? Son sujet n’est pas l’esprit vainqueur, mais l’esprit foulé aux pieds. Ce n’est pas l’affirmation de la vie et de la foi au sein même du malheur, comme dans les Souvenirs de la maison morte, mais la désespérance et la déchéance. A qui pourra servir d’exemple, qui pourra-t-il instruire et préserver du mal, à qui enseignera-t-il ce qui est bon ? Sera-t-il l’affirmation du bien, malgré tout, du bien – car c’est dans la valeur éthique que je vois le seul authentique critère de l’art. »

Poursuivant leur publication intégrale de l’œuvre de Varlam Chalamov (1907-1982), auteur notamment de Récits de la Kolyma, livre fondamental pour la littérature de l’impossible concernant l’expérience concentrationnaire, les éditions Verdier publient conjointement Souvenirs de la Kolyma, ensemble de textes écrits vingt ans après sa libération des camps et son retour, ainsi que Le Semeur d’yeux, de Luba Jurgenson, lecture approfondie du grand écrivain russe.

On trouve en dernières pages de Souvenirs de la Kolyma une liste de quarante-six réflexions écrites en 1961, intitulée Ce que j’ai vu et compris dans les camps.

A elles seules, ces pages mériteraient une édition en volume, c’est une sorte d’Evangile négatif.

Je ne peux tout recopier, mais en voici quelques-unes.

  1. « L’extrême fragilité de la culture humaine, de la civilisation. En trois semaines de travaux pénibles, de froid, de faim et de coups, un homme devenait une bête féroce. »
  2. « J’ai compris que le sentiment que l’homme conserve en dernier, c’est la rage. Le peu de chair qui reste à l’homme affamé suffit juste pour la rage – il est indifférent à tout le reste. »
  3. « J’ai compris que l’être humain est devenu ce qu’il est parce qu’il est physiquement plus solide que n’importe quel animal – aucun cheval ne résiste aux travaux dans le Grand Nord. »
  4. « J’ai vu qu’une simple gifle pouvait être un argument de poids pour un intellectuel. »
  5. « J’ai appris qu’il ne faut pas diviser le monde en « bons » et en « méchants », mais en « lâches » et en « courageux ». Quatre-vingt-quinze pour cent des trouillards sont prêts à n’importe quelle bassesse, des bassesses mortifères, si on les menace un peu. »
  6. « Que l’écrivain doit être étranger à ce qu’il décrit, et que s’il connaît bien son sujet il s’exprimera de telle façon que personne ne le comprendra. »

Regroupés en courts chapitres (La Mémoire / La langue / [L’Arrestation] / Le chemin de l’Enfer / L’année 1938…), les Souvenirs de Varlam Chalamov, personnels ou de nature générale, sont à la fois effroyables et riches d’enseignement.

« Une pensée s’est souvent imposée à mon esprit : la distance intellectuelle entre ce qu’on appelle « un homme simple » et, disons, Kant, est beaucoup plus grande que celle qui sépare ce même homme simple de son cheval de trait. »

Pas de moraline donc, mais des notations directes, franches, sans fausse préventionn cruelles parfois.

En quelle langue dire une expérience fondatrice échappant à toute nomination ?

Pas de pitié pour les ennemis du peuple, que l’on soit vieux, cul-de-jatte ou écrivain majeur.

Egalité de la faim et des coups de crosse.

« Bien sûr, la vie et la mort ont ici plus de réalité. Un petit journaliste gringalet écrit à Moscou un article tonnant sur la liquidation des ennemis, et à la Kolyma un truand attrape une barre de fer et tue un vieil homme – un « trotskiste ». Et il est considéré comme un « ami du peuple ». »

Lecteur de Knut Hamsun, Chalamov fait aussi penser, pour sa capacité à analyser le comportement des intellectuels dans des conditions extrêmes à Jean Améry, victime des Nazis.

Mourir ou s’affermir, quel autre choix ?

« Je crois, répète souvent le déporté, que le plus terrible, le plus féroce, c’était le froid. On ne prenait le froid en considération qu’au-dessous de -55e. On le guettait, ce -56e Celsius qu’on déterminait au crachat qui se figeait avant de toucher le sol, au bruit du gel – car le gel parle, il a une langue qui s’appelle en iakoute « le murmure des étoiles ». Nous avons vite et durement assimilé ce « murmure des étoiles ». Les premières gelures : doigts, mains, nez, oreilles, visage, tout ce qu’attrape le moindre mouvement de l’air. Dans les monts de la Kolyma il n’y a aucun endroit où les vents ne soufflent pas. »

Et Chalamov, qui était grand et a souffert de sa taille, de décrire les étapes d’une déchéance physique.

A quel moment bascule-t-on ? A qui se comparer quand les autres détenus sont à peu près dans le même état que soi ?

Actes de férocité, cannibalisme de la part de truands, tabassages, maladies.

Travail forcé, de jour, de nuit, dehors, sous terre, peur des sept grammes (le poids d’une balle) et de l’arbitraire.

Sans cesse condamné, Chalamov passe de camp en camp.

« L’année 1943 est restée dans ma mémoire comme un temps d’engelures constantes, de tabassages, de froid glacial, de moments où je touchais le fond. »

A la fin de ses Souvenirs, Chalamov fait le portrait de Pasternak, avec les relations ne furent pas toujours limpides, comme avec Soljenitsyne, qu’il considérait, rappelle Luba Jurgenson dans son étude, comme un faux prophète.

L’auteure de Au lieu du péril (Prix Valery Larbaud 2015) le cite à de nombreuses reprises : « J’ai cinquante-sept ans. J’ai passé près de vingt ans au camp et en relégation. Au fond, je ne suis pas encore un homme âgé : le temps s’arrête au seuil de ce monde où j’ai passé vingt ans. L’expérience souterraine n’enrichit pas l’expérience générale de la vie : là-bas, tous les repères sont décalés et les connaissances acquises là-bas sont inutiles dans la vie « libre ». »

Qui cite aussi en lui le poète : « Ecrasé dans la poussière, / La chemise déchiquetée, / J’ai la bouche pleine de terre, / J’ai la tempe ensanglantée. / Je ne suis pas mort, dit-on ? »

Chalamov ne cesse d’interroger, comme tous les écrivains de nécessité,  la possibilité et le sens même de l’écriture : « J’avais du mal à écrire, et ce n’était pas seulement parce que mes mains étaient devenues calleuses, que mes doigts s’étaient recourbés autour des manches de pelle ou de pic et qu’il m’était incroyablement difficile de les déplier. […] J’avais du mal à écrire parce que mon cerveau s’était épaissi comme mes mains, mon cerveau saignait comme mes mains. Il fallait ranimer, ressusciter des mots qui étaient désormais sortis de ma vie et ce pour toujours, comme je le croyais. »

L’ennemi de Staline est un revenant, son écriture est lazaréenne.

« Sur le sang, les offenses, / Dont tu te souviens, / Si tu reviens, / Garde le silence. /Ivre ou malade / Ou sur l’estrapade, / En train de te faire tuer / Rester muet. / Dans les bras de ta femme, / Lorsque l’aube s’enflamme / Et le rêve te gagne, / Ne parle pas du bagne. / Même à ton père, / Couché sous terre, / Ne va pas raconter / La vérité. / Mère tu soutiendras. / Tu lui mentiras. / A ta fille, à ton fils / Pas un mot ne diras / Qui ton passé trahisse. / Tu te tairas. / A l’ami adoré / Confie tous tes secrets, / Mais sur tes souffrances – / Silence. / Parvenu à l’ultime / Seuil, / Las du mensonge, de la vérité, / A Dieu seul, / Tu peux raconter – / Une partie infime. »

Luba Jurgenson de commenter : « Le temps de Chalamov – son temps existentiel, intrinsèque, son habitat naturel – est, clairement, celui du sursis, le bref – ou infini – instant devant le peloton d’exécution. »

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Varlam Chalamov, Souvenirs de la Kolyma, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, appareil critique par Luba Jurgenson, Verdier, 2022, 320 pages

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Luba Jurgenson, Le semeur d’yeux, Sentiers de Varlam Chalamov, Verdier, 2022, 336 pages

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Lisez aussi Charlotte Delbo.

    Elle aussi dans sa vie a fini par n’aimer plus que lire Chalamov.

    J’aime

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