Le temps retrouvé, Marguerite Duras, par Colette Fellous, écrivain

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« C’est très simple, je voudrais retrouver le moment où soudain Marguerite s’est arrêtée de me parler et que tout s’est suspendu. Je resterai d’abord là, sur ces secondes, puis je partirais, sans destination précise, juste partir. Sur un morceau de soie. »

Colette Fellous a bien connu Marguerite Duras, à qui elle rend hommage dans un livre construit à partir de punctums, de petites choses, de trois fois riens, un tissu, un stylo, prenant valeur de monde, de totalité.

Ces motifs proustiens dépliés, prolongés, repris, forment la substance d’un texte léger et profond, comme une musique française s’inventant à la façon d’une pièce de Debussy (ou de Carlos d’Alessio), Le petit foulard de Marguerite D.

Accompagné de photographies (des portraits), précisément placées en regard des paragraphes et des idées développées, cet ouvrage redonne vie à Marguerite Duras, fait entendre sa voix, fait ressentir la présence de l’enfant en elle, ses fulgurances et ses cruautés.

Partir, déployer des moments modestes, comprendre finement ce qui se joue, dans le silence, les regards.

« A un moment, et c’est celui-là précisément que je voudrais retrouver, elle m’a fixée, légèrement absente, la beauté de son visage, ses yeux bleus et purs, son air unique et souverain de Marguerite D. ‘Tu vois, j’étais exactement comme toi. Le même foulard, les mêmes couleurs, pareille. »

Le lendemain, Colette Fellous lui offre un foulard identique, le pacte est scellé, elles ne se quitteront plus. L’une a 73 ans, l’autre 37, elles forment un palindrome chiffré, le foulard est leur sceau sacré.  

Dans ses livres, Marguerite Duras soigne le choix des robes de ses personnages, des matières, des couleurs, de chaque détail.

Marguerite est mise en scène et précision extrême, rire de petite fille et femme blessée.

L’amour est parfois une question d’infimes inflexions, une intonation, un mot dit trop bas ou trop haut, un rythme trop lent ou trop rapide, un trébuchement.

Faut-il construire des barrages contre les eaux tranquillement furieuses de la mort des sentiments ?

Victorieuses, ravageuses, oublieuses.

« Dans son livre, Bulle Ogier raconte aussi comment Marguerite voyait le Mékong partout, aussi bien à Trouville devant les piquets de bois qui entraient dans la mer qu’à Paris avenue Pierre-Ier-de-Serbie. »

Elle voyait la mère essayant d’arrêter le temps, elle voyait l’amour au-delà de toutes les digues, elle observait la folie.

Marguerite pouvait être dure, froide comme un serpent, et tellement intense dans son humanité.

« Elle avait l’art de se rendre très amicale et très proche dès la première rencontre, elle faisait ça avec tout le monde, elle ne laissait pas le temps à l’autre de comprendre que c’était toujours comme ça, alors on était un peu flatté. »  

Comme Michèle Manceaux, Colette Fellous la rencontre à Neauphle-le-Château, et dans son appartement de la rue Saint-Benoît, la comprenant intimement.

« On peut penser ce qu’on veut d’elle, la railler ou la caricaturer, Marguerite a toujours été d’une totale sincérité, c’est là sa puissance et sa simplicité. Elle se moque de délirer ou de voir dans l’invisible : si quelque chose lui apparaît, elle l’accueillera, le fera exister vraiment. »

Marguerite Duras est une survivante, capable d’écrire L’Amant – succès planétaire – après une hospitalisation pour une cure de désintoxication provoquant de terrifiants délires.

« Elle a inventé Emily L. pour respirer mieux, pour ne pas étouffer. Il lui fallait de l’air, de la distance, du rêve, des cargos qui allaient vers les îles de la Sonde, elle avait le désir de partir sur la mer mais elle ne partait pas, la mer était en elle, elle voyageait peu et n’a jamais voulu revenir au Vietnam, à quoi bon, tout était présent à chaque instant. »

Cet éternel présent s’appelle la littérature, la fidélité peut-être à ce que l’on a vécu de plus fort, de plus vrai et de plus mystérieux, et maintenant Le petit foulard de Marguerite D.

« L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas, il n’y a jamais eu de centre. Pas de chemins, pas de lignes. Il y a de vastes endroits, où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai, il n’y avait personne. »

Dont acte.

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Colette Fellous, Le petit foulard de Marguerite D., Gallimard, 2022, 112 pages

Colette Fellous – site Gallimard

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Se procurer Le petit foulard de Marguerite D.

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