D’une écriture ivre, et brûlante, de l’histoire, par Patrick Boucheron et François Hartog

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Contre le présentisme et la tradition devenue mortifère – lorsqu’elle n’est pas réinventée -, les historiens Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, et François Hartog, directeur d’études à l’EHESS, ont répondu à l’appel du festival « L’histoire à venir » (Toulouse, mai 2017), en deux conférences passionnantes reprises par les éditions Anacharsis.

Comment écrit-on l’histoire ? Qu’attendre du passé ? Lorsque le futur s’identifie tout entier à la catastrophe, et qu’il n’y a plus d’autre vision téléologique, le passé existe-t-il encore ? Hériter vraiment, comme le pensait Jacques Derrida, n’oblige-t-il pas le légataire à redynamiser le legs, voire à le bouleverser totalement ?

Dans sa communication, « Ecrire l’histoire des futurs du passé », Patrick Boucheron relit Walter Benjamin, mais aussi les plus grands écrivains (Mario Rigoni Stern, Emmanuel Carrère, Frédéric Boyer, Cola di Rienzo, Malcom Lowry), conscient de la nécessité d’ouvrir la discipline historique à un dehors qui la déborde pour la vivifier et lui permette d’imaginer d’autres lignes de sens.

Avec l’auteur de Sur le concept d’histoire, Patrick Boucheron pense le passé dans sa dimension d’étincelle enfouie, de départ, de possibilité, de relance de l’expérience : « L’histoire, précise-t-il, est l’art de se souvenir de ce dont les hommes sont capables. Du meilleur et du pire, évidemment, et toujours en situation. »

Il s’agit ainsi de réactiver dans le passé, par « la dimension poétique de l’activité historienne », la puissance de convocation enfouie, un appel, et une force qui peut être d’essence messianique.

Travailler le passé, c’est imaginer, « au présent de l’action politique », une relève, un mouvement, un élan, comportant une dimension de sacrifice (il y a inévitablement de la perte, de l’oubli, des pans de récits délaissés, des faits abandonnés).

Lorsque la voie droite est perdue (imaginer la démarche ivre du Consul de Malcom Lowry dans Au-dessous du volcan), que l’histoire est désorientée, il convient avant tout de garder intacte une curiosité tous azimuts pour ce qui vient, en cela de ce qui était.

Et Patrick Boucheron de citer, à la fin de son intervention, Michel Foucault : « Je rêve d’un âge nouveau de la curiosité. On en a les moyens techniques ; le désir est là ; les choses à savoir sont infinies ; les gens qui peuvent s’employer à ce travail existent. De quoi souffre-t-on ? Du trop peu : de canaux étroits, étriqués, quasi monopolistiques, insuffisants. »

Reprenant plusieurs conceptions majeures dans la façon d’écrire l’histoire (le modèle de la nature et de la médecine expérimentale hérité de Claude Bernard, la position du prophète à la manière de Michelet, l’école des Annales de Marc Bloch et Lucien Febvre, les revendications mémorielles et identitaires, l’histoire globale), François Hartog diagnostique quant à lui l’incapacité actuelle à construire des perspectives par le présentisme généralisé avalant toutes les dimensions du temps.

« Avec la crise systémique, analyse-t-il, on se trouve pris dans une sorte de présent permanent : celui, justement, de la crise du système ? On est passé d’Hippocrate à Sisyphe ne cessant de rouler son rocher. »

Dans notre ère planétaire (Heidegger) identifiée à la catastrophe en cours (capitalocène/anthropocène), nous sommes enjoints de réagir de toute urgence à la dernière annonce épouvantable, dans un aveuglement permanent évacuant toute idée de chronodiversité.  

Face à ce danger d’obscurantisme, la tache de l’historien sera donc à la fois modeste (constater et relater les faits) et immense (relever les potentialités du passé, les germes d’étincelle, les braises inaperçues).

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Patrick Boucheron / François Hartog, L’histoire à venir, avant-propos de Corinne Bonnet & Claire Judde de Larivière, éditions Anacharsis, 2018, 80 pages

Editions Anacharsis

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