Viktor Klemperer, témoin malgré tout, par Georges Didi-Huberman, philosophe

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14 février 1945, Dresde bombardée

« Nous vivons en un temps particulièrement curieux. Nous découvrons avec surprise que le progrès a conclu un pacte avec la barbarie. » (Feud, L’Homme Moïse et la religion monothéiste, 1939)

Il y a chez Georges Didi-Huberman une logique du malgré tout.

Ecrire, photographier, filmer, danser, malgré tout.

Témoigner, malgré tout.

Ainsi Viktor Klemperer (1880-1960), philologue et linguiste allemand, auteur d’un livre fondamental sur le décryptage de la langue nazie, Lingua Tertii Imperii (LTI), paru en 1947.

Converti depuis longtemps au protestantisme mais persécuté comme juif – son père était rabbin -, Klemperer, chassé de l’enseignement, tint à partir de 1933 un Journal clandestin (traduit en 2000 en français), indispensable à sa survie intellectuelle, dans lequel il consigna, depuis Dresde où il vivait avec son épouse tant aimée Eva, les faits de langue nazis et la façon dont la population devint peu à peu l’instrument d’une propagande – les discours de Goebbels comme paradigme – ayant touché le cœur même de sa parole, soit la façon de considérer l’autre et le lien à toute réalité (la langue du Troisième Reich empoisonnant la psyché).  

« Mais qu’est-ce qu’un « moindre mot », interroge Georges Didi-Huberman en se souvenant de Walter Benjamin, sinon le cristal de toute une façon de parler ? Et qu’est-ce qu’une langue, sinon le cristal de nos façons de sentir, de penser, d’être affectés, d’agir ? Bref, la langue n’est pas un « domaine » : plutôt le milieu irradiant de toute vie humainement constituée. »

Il faut brûler ses livres, ses notes, ses documents, le travail de toute une vie. Si les Nazis les trouvent, c’est la prison assurée, voire la mort immédiate.

Alors que la peur règne, que l’on craint en tous lieux d’être dénoncé ou trahi, Klemperer a la chance d’avoir une amie « aryenne » courageuse, qui cache ses centaines de pages dans le double-fond d’un mur.

LTI est une étude sur la langue du totalitarisme, livre non pas sans pathos et de pure froideur analytique comme on put le lui reprocher, mais « de grande pudeur émotionnelle ».

Klemperer se fit chroniqueur de l’ignominie nazie, mais fit tout autant œuvre de psychologie sociale et d’anthropologie politique.

« N’était-ce pas justement cela que Viktor Klemperer avait mis en œuvre dans LTI ? Poser sa propre altérité : comme Juif d’une part et, d’autre part, comme garant ou gardien des plus hautes valeurs de la langue allemande… En cela même ne pas se disjoindre de ceux qui l’entouraient voire le menaçaient et, ce faisant, regarder l’autre, fût-il de la Gestapo, jusqu’au plus intime de ses automatismes de langage et de pensée… »  

La langue du Troisième Reich est tout entière procédure, réification, mécanisation (prégnance du vocabulaire bureaucratique), détournement de la signification des mots (« héroïsme »…), sigles omniprésents, hyperboles, « enflure paranoïaque », mensonge.

« On assiste dans le Journal à l’émergence progressive de la tâche analytique et critique que s’est donnée Klemperer face à la langue du IIIe Reich. Tout aura commencé, peut-être, le jour où il remarque, le 25 avril 1933 – trois mois après la prise de pouvoir de Hitler -, une affiche collée sur un mur de la maison des étudiants de Dresde. Placardée dans toutes les universités allemandes de l’époque, elle proclame : « Quand un Juif écrit en allemand, il ment. » »

Scientifiquement, éthiquement, épistémologiquement, Klemperer veut comprendre, malgré son dégoût, comment son peuple se laisse ainsi entraîner dans l’immonde, la démission et la soumission.

« Honte pour l’Allemagne et pour ces adultes fous qui conçoivent pour leurs enfants de jolis petits ballons « avec la croix gammée ». »

L’oppression pour les Juifs est infernale, les Nazis cherchant à leur imposer d’abord une mort civile : interdiction de pénétrer dans une bibliothèque, interdiction de conduire une voiture, interdiction d’utiliser le téléphone, interdiction de posséder une machine à écrire, interdiction de posséder du tabac, interdiction de posséder un appareil photographique, interdiction d’acheter des fleurs, interdiction d’entrer dans une gare, interdiction d’avoir un animal domestique (les Klemperer durent faire euthanasier leur chat…). 

Sur fond de détresse personnelle et politique, Klemperer note, consigne, observe, écoute, considérant ses phrases comme de véritables « soldats de papier » (Papiersoldaten).

« In politicis, écrit-il le 27 mars 1937, j’en suis venu petit à petit à abandonner tout espoir ; Hitler est bel et bien l’élu de son peuple. »

On se suicide autour de lui, le Véronal étant ironiquement et dramatiquement surnommé « le bonbon juif ».

Klemperer eut la force de résister au totalitarisme nazi parce qu’il menait un combat spirituel et ne désespérait pas complètement de la langue, se posant sans cesse les trois questions essentielles de Kant : « Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? »

Il écrit le 9 octobre 1938 : « Ma pensée est maintenant plus que jamais voltairienne et cosmopolite. Tout cloisonnement national m’apparaît comme une barbarie. »

Le 21 août 1944 : « On a réussi à traverser la mer Rouge, on traversera aussi la mer brune. »

Oui, espérons-le.

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Georges Didi-Huberman, Le témoin jusqu’au bout, Une lecture de Viktor Klemperer, Les Editions de Minuit, 2022, 158 pages

Les Editions de Minuit – site

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Se procurer Le témoin jusqu’au bout

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. excellent livre indispensable pour connaitre ce 20 Siecle!

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