Love Songs, a sentimental journey in photography, par Simon Baker, commissaire d’exposition

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Edith, Chincoteague, Virginia, 1967, Collection MEP, Paris © Emmet Gowin. Courtoisie de l’artiste et de la Pace Gallery, New York

Aimerait-on de la même façon si l’on n’avait lu très jeune Chrétien de Troyes, Madame de La Fayette, Choderlos de Laclos, Stendhal, Marcel Proust, Alain Fournier, Paul Morand, Philippe Sollers et Marguerite Duras ?

Vénèrerait-on les mêmes corps si l’on n’avait vu au cours de notre formation sensible les peintures de Bellini, de Fragonard, de Renoir, de Manet, de Marie Laurencin et de Bernard Dufour ?

Aurait-on le même trouble si l’on n’avait regardé longuement les photographies de Willy Ronis, Edouard Boubat, Jeanloup Sieff, Claude Nori, Hervé Guibert, Francesca Woodman et Antoine d’Agata ? 

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Angel Z, New York, 2020 © Collier Schorr. Courtoisie de l’artiste et de 303 Gallery, New York

Une exposition actuelle à la Maison Européenne de la Photographie (MEP, Paris), Love Songs, Photographies de l’intime, accompagnée par un catalogue publié par Atelier EXB, questionne l’influence de la photographie dans notre conception et notre réprésentation de l’amour, de l’érotisme, de la sexualité.

Outre la reprise de séries fondamentales ayant marqué l’imaginaire des amateurs du médium cyclopéen, notamment Tulsa (1971), de Larry Clark, Sentimental Journey (1969) et Winter Journey (1989-1990) de Nobuyoshi Araki, The Ballad of Sexual Dependency (depuis 1983) de Nan Goldin, l’exposition pensée par Simon Baker comme les deux faces d’un disque vinyle propose des travaux d’artistes bien moins connus, du moins pour les spectateurs français – Lin Zhipeng, Collier Schorr, Leigh Ledare… -, ce qui en accroît la richesse.  

L’impression est donc à la fois de se sentir en quelque sorte en famille, tant nous avons pu méditer et désirer certains des travaux montrés ici, et en territoire inconnu, la beauté sulfureuse de l’ouvrage Love Songs invitant à toutes les audaces et libertés.

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Hervé Guibert, T. au verre de vin, tête penchée, Santa Caterina, 1983, Courtoisie Les Douches la Galerie, Paris © Christine Guibert

Plaisir de retrouver l’œuvre trop peu montrée du Suisse René Groebli (voir cependant le cahier central d’un des derniers numéros de la revue de Gilbert Moreau, Les Moments littéraires) avec la série L’œil de l’amour (1952), dédiée à Rita, son épouse. Profondeur des noirs, blancs d’Immaculée Conception, ombres somptueuses de l’amour physique ardent.

Plaisir de contempler le visage et le corps d’Edith Morris, la si belle épouse d’Emmet Gowin, photographiée de 1967 à 2012. Sa nuque, ses seins, sa peau traversant le temps dans l’immobilité d’un regard ne cillant jamais.

Plaisir de revoir les portraits de Thierry (1976-1991) par son amant somptueux, Hervé Guibert, tous deux morts du sida, en 1991 et 1992. La photographie se fait ici épousailles, jeu à deux, partage de flamme.

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Série L’œil de l’amour, 1952, Collection MEP, Paris © René Groebli, courtoisie de l’artiste et de l’artiste Esther Woerdehoff, Paris

Plaisir d’admirer encore l’œuvre rare et fulgurante d’Alix Cléo Roubaud, regardant son poète de mari, Jacques Roubaud, comme s’il s’agissait de l’écrivain new-yorkais Philip Roth.

Plaisir de suivre le regard de Sally Mann photographiant à la chambre son époux nu et vieillissant : « A ce stade de notre existence, confie l’artiste, nous avons passé la fleur de l’âge et Larry porte, avec une noblesse singulière, la douleur supplémentaire d’une dystopie musculaire à déclenchement tardif. Qu’il ait été si consentant est à la fois déchirant et terrifiant. »

Plaisir de constater la complicité érotique de JH Engström et Margot Wallard, amants passionnés, ivres de désir.

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Sans titre (Autoportrait avec Jacques Roubaud), 1980, Collection MEP, Paris. Don de Jacques
Roubaud © Fonds Alix Cléo Roubaud

Et la beauté sublime de la relation photo-épistolaire au Polaroïd du couple RongRong&inri, la violence sexuelle d’une mère adultérine regardant sa fille, la photographe Hideka Tonomura, lors de ses rencontres physiques avec son amant (joies de l’autofiction ?), la série étonnante d’une femme regardée à la fois par son nouveau et son ex-mari, Leigh Ledare, les moments intimes de la vie amoureuse homosexuelle (en couleurs) de Lin Zhipeng, la grâce corporelle d’Angel Z contemplée par son amante, l’artiste américaine Collier Schorr – où l’appareil photographique est une troisième personne passant d’une femme à l’autre -, l’amour maternel d’une femme d’une vingtaine d’années dans l’objectif de Motoyuki Daifu, la reconstitution d’une relation déceptive par Karla Hiraldo Voleau (les hommes sont des menteurs aux yeux bleu vert).  

Je ne sais pas quelle est votre définition de l’amour, mais pour moi il s’agit d’un sentiment comblant à la fois l’espace et le temps.

Il y a d’autres visions, Love Songs nous le prouve en sa musique polyphonique exaltante.

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Love Songs, Photographies de l’intime, textes Simon Baker, Frédérique Dolivet, Pascal Hoël, Laurie Hurwitz, Clothilde Morette, œuvres de René Groebli, Emet Gowin, Noboyushi Araki, Hervé Guibert, Alix Cléo Roubaud, Larry Clark, Nan Goldin, Sally Mann, JH Engström & Margot Wallard, RongRong&Inri, Hideka Tonomura, Leigh Ledare, Lin Zhipeng, Collier Schorr, Karla Hiraldo Voleau, Motoyuki Daifu, Atelier EXB / MEP, 2022, 224 pages

Exposition éponyme à la MEP (Paris), commissariat Simon Baker, du 30 mars au 21 août 2022

Atelier EXB – MEP

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Série Foreign Affair, 2011 © JH Engström & Margot Wallard. Courtoisie galerie Jean-Kenta Gauthier, Paris

Love Songs – MEP

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