L’âme et la matière, par Eugène Leroy, peintre

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« Je suis né en 1910 à Tourcoing ; orphelin de père l’année suivante. Toute ma jeunesse s’est passée près des bords de l’Escaut : collège à Roubaix. Mais vacances en partie à Roulers et Ghistel, et dès que vers quinze ans j’ai connu l’ami Paul, ce fut tous les chemins de pierres bleues d’Evregnies à Esquelmes, de Leers à Molembaix. »

J’aimais beaucoup à l’adolescence écrire aux artistes dont je pressentais la puissance d’effraction.

Ainsi à Eugène Leroy (1910-2000) – lettre sans réponse -, qui vivait à Wasquehal (Hauts-de-France…), non loin de chez moi, et que je voyais en ogre très cultivé comme l’héritier des grands maîtres classiques, notamment les Flamands (Jordaens, Hugo van der Goes), Rembrandt et Le Greco, puis je compris l’influence qu’avaient pu exercer sur son œuvre les Vénitiens.

La lumière du Nord ? « Lumière envahissante, gourmande qui rend visible dans ses mirages d’eau et de fenêtres ce qu’il faut rendre visible. C’est une mère féconde et dominatrice. Lentement avec le temps, ai-je changé, vaincu, suis-je un homme ? Elle me laisse rêver davantage et puis elle est autour et au cœur des autres. Alors je suis dur, exigeant, ce n’est pas elle la plus forte, mais cet amour fou qui doit tout sauver et elle-même. Oui, le remède est dans l’action. Il s’agit d’être libre. »

Les éditions L’Atelier contemporain donnent aujourd’hui à lire ses écrits (souvent repris de catalogues), mais aussi à entendre sa voix de vérité par la reprise d’entretiens, dans le volume Toucher la peinture comme la peinture vous touche, publié à l’occasion d’une vaste exposition monographique au Musée d’Art moderne de la ville de Paris (avril/juin 2022).

Présentés régulièrement à la galerie Claude Bernard (Paris), ses tableaux surchargés de matière picturale – d’autant plus que l’époque était aux afféteries et aux fadaises quelquefois du langage/concept – m’apparaissaient pourtant débordants d’esprit.

Eugène Leroy est un paysan rimbaldien, sa peinture est de labour et d’ailleurs, de joie et de travail acharné.  

« Depuis Cézanne, qu’est-ce qu’il y a de gagné ? »

Son œuvre est émotion, expressivité extrême, obscurité de grotte et lumière d’éveil.

Leroy cherche le merveilleux, comme un chevalier arthurien défroqué, créant l’objet palpable de son désir de fond.

Ses toiles sont des chaosmos, archaïques et savants.

Ses sujets ? L’arbre, l’enfant, le ciel, et surtout la femme, à en perdre la raison, à observer sans limite – les mouvements de son libre modèle Marina.

Misère humaine et sensualité immense, attaque du pinceau et sensation vive de la nature agie/agissante, vibration totale et quiétude, saturation et clarté, magma et évidence.

Grand lecteur (Dante, Rabelais, Montaigne, Proust, Rimbaud, Joyce), la peinture de Leroy (pinceau, tube et couteau) est une boue d’illuminations.

Son atelier, photographié par Benjamin Katz, est ainsi parsemé de phrases écrites sur les murs.

Pourquoi cette obsession du contre-jour ? « parce que c’est le moyen d’échapper au monde volumétrique des peintres académiques et au côté matraquant de l’image traditionnelle. »

Atteindre l’âme par la matière et le feu de l’énergie, tel est Eugène Leroy. 

« Ces dernières années (depuis 1958), confie-t-il en 1985, j’ai entrepris de grandes toiles que je ne titre qu’à la fin, comme quand on déblaie une anecdote pour atteindre le mot essentiel. Même à présent, je me retrouve avec un grand tableau difficile, de format carré. Je voudrais pouvoir y mettre : Simple peinture ou Adieu carré. »

A Bernard Marcadé en 1994 : « Maintenant j’emploie souvent l’expression corps et âme, hors de son contenu religieux, bien entendu. Je lui donne un sens fort, comme chez Villon. Quand il est au fond de sa fosse, sur le point de passer à la « chaise électrique » (il se dit qu’il va passer sa licence, et au lieu de passer sa licence, il fait son testament !), le Dieu qu’il invoque, c’est un vrai Dieu, mais il a aussi sa bite et ses couilles, même s’il ne s’en sert plus… Voilà ce que signifie pour moi corps et âme. La peinture a besoin d’une image, pour ne pas s’égarer dans n’importe quoi… »

A Jean Daive en 1998 : « Combattre avec l’ange comme Monsieur Delacroix, l’ange est un nigaud dans l’affaire, mais je peins avec mes yeux, corps et âme. »

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Eugène Leroy, Toucher la peinture comme la peinture vous touche, Ecrits et entretiens 1970-1998, préface de Eric Darragon, photographies de Benjamin Katz, L’Atelier contemporain, 2022, 262 pages

L’Atelier contemporain – site

Exposition Eugène Leroy au Musée d’Art moderne de Paris – avril/juin 2022

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Se procurer Toucher la peinture comme la peinture vous touche

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