Un nuage de brume sur le fleuve, par Michelangelo Antonioni, cinéaste

RETRO : Director Michelangelo Antonioni

« Depuis quelque temps je m’observe. Je regarde les choses qui m’appartiennent, parmi lesquelles je vis. Mes vêtements, une table, des chaussures. Comme si j’étais déjà mort. Je me souviens. »

Publié une première fois en Italie en 1999, Comincio a capire, du réalisateur ferrarais Michelangelo Antonioni est aujourd’hui repris chez Arléa sous le titre – traduction littérale – Je commence à comprendre.

« Les bonnes idées pour un film ne sont pas nécessairement de bonnes idées pour notre vie. »

Il s’agit d’un ensemble de réflexions, de notes, voire de notules, sur le cinéma (le tournage de L’Avventura sur l’île de Lisca Bianca, sur L’Eclipse, sur Le Désert rouge…) la vie ou tout autre sujet, notamment de philosophie morale, élaborées par un artiste (1912-2007) que son épouse, Enrica Antonioni, décrit comme pudique, et qui fut condamné à une forme d’aphasie sévère en 1985.

Nombre de pensées sont d’une grande profondeur, ainsi : « Le fidèle demeure en ce monde comme un exilé, un pèlerin. »

Ou : « Mon enfance ? J’ai pensé que la clef de tout ce que j’ai fait ou que je n’ai pas fait vient de ce vide. Jamais lu de contes pour enfants. »

Avec humour : « Depuis des années, je ne crie plus. L’autre jour, je suis allé au milieu d’un champ et je me suis mis à hurler. Je croyais être seul, mais un vieux qui n’était pas trop loin s’est approché et m’a offert un bonbon. »

Fasciné par la présence spéciale des actrices géniales, l’auteur de Profession : reporter décrit en 1951, durant la préparation des Vaincus, Jeanne Moreau : « Elle déborde de sensualité de la tête aux pieds, avec dans le visage une expression même un peu dépravée. Elle le sait et demeurait face à moi, silencieuse, ne laissant parler que son visage. A l’observer plus attentivement, c’est de volonté, plus que de sensualité, dont elle déborde de la tête aux pieds. »

Brigitte Bardot (elle a alors seize ans) : « Elle a un pullover noir et porte un chemisier blanc. Elle est jolie, éveillée, désinvolte, très française. (…) Elle fait tout avec une désarmante candeur immorale, mais de façon si naturelle, que j’ai honte de mes pensées, décidément trop italiennes. »

En réponse, négative, aux derniers vers de La Divine Comédie, de Dante : « Certains pensent que même la terre est égoïste. La force de gravité : égoïsme. Le mouvement des étoiles : égoïsme. »

Sur la religion : « Pour dire la vérité, je trouve assez étrange qu’on doive prier Dieu afin qu’il nous aime. »

Curieuse idée, le Dieu des catholiques ne demandant pas de preuve.

Tiens, voici un propos pascalien : « Alors que je viens à peine de finir un film, je suis déjà en train de réfléchir au prochain que je voudrais réaliser. La chose la plus difficile est de ne s’intéresser à rien, de ne pas lire ni se distraire. Etre dans le silence et l’inconnu. C’est de l’inconnu que la réalité s’illumine, du silence que retentit l’appel du dehors. »

Désabusé, ou simplement lucide : « La vie humaine s’allonge, celle des sentiments se réduit. Les sentiments aujourd’hui meurent jeunes. »

Ultra-logique : « Magnifique intuition de Bertrand Russel. Il a fallu beaucoup de siècles pour découvrir qu’une paire de faisans et un « paire de jours » étaient l’un comme l’autre une expression du chiffre deux. »

Un début de scénario : « Le matin quand je me lève tôt, même en hiver, dehors il y a peu de lumière et souvent un nuage de brume recouvre le fleuve. Il arrive que je l’interroge et qu’il me réponde. N’est-il pas possible qu’un nuage en sache sur le monde beaucoup plus que je n’en sais ? »

Très XVIIème siècle : « C’est un homme plein de vices, doux et compréhensif. La seule chose qu’il ne tolère pas est la vertu de sa femme. »

Peu bouddhiste : « Désormais, à mon âge, chaque rencontre est un regret. »

Et aussi cette pensée, qui bouleverse : « Il y a ce matin dans l’air quelque chose de subtil et débordant d’intelligence. Autour de moi, en dehors de moi. Mais c’est à l’intérieur de moi que je voudrais le percevoir ainsi. »

Le cinéma aura sûrement été la plus puissante réponse de Michelangelo Antonioni à ce sentiment d’exil.

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Michelangelo Antonioni, Je commence à comprendre, choix et avant-propos d’Enrica Antonioni, traduit de l’italien et annoté par Jean-Pierre Ferrini, Arléa, 2022, 80 pages

Arléa – Antonioni

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