Contre l’usine à solitude, les revues

©James Barnor, courtesy Galerie Clémentine de la Féronnière

« Certains se plaignent que les révolutions n’aient jamais abouti. Et alors ? Je me fous de ce que les choses réussissent ; le tout c’est qu’elles aient lieu. » (Nathalie Quintane)

Je ne mollis pas, les Japonais m’ont même greffé une deuxième tête – opération à haut risque -, pourtant il me faudrait plusieurs vies pour rendre compte de tout ce qui m’intéresse et souvent m’enchante.

On peut appeler cela le paradoxe de la vingt-cinquième heure : si l’on rallongeait la journée de soixante minutes, cela ne suffirait toujours pas.

Alors ? Travailler mieux, rater mieux, vaillerater mieux encore.

Cet article choisira donc, dans quelques revues reçues récemment, des textes ayant élargi le champ vibratoire de leur auteur.

Comme toujours, Novo, bénédiction venue de l’Est, s’impose.  La culture y est présentée dans tous ses états (musique, édition, littérature, théâtre, danse, arts plastiques), notamment par le truchement d’entretiens, avec Thomas Rosier, charpentier-écrivain, auteur chez Actes Sud, d’un premier roman, Un monde de salauds ; avec Laure Leroy, directrice des éditions Zulma ; avec Sylvie Durastanti, auteure chez Tristram des livres Sans plus attendre et Nous Deux roman-photo (chroniqué dans L’Intervalle) ;  avec David Sala, auteur chez Casterman du livre graphique Le poids des héros ; avec la romancière Julia Deck (Monument National, Les Editions de Minuit) ; avec Marie Ndiaye dont la pièce Les Serpents (2004) fut jouée en mai au TNS, à Strasbourg ; avec Etienne Saglio, chef de file de la magie nouvelle ; avec la nouvelle directrice et metteuse en scène du Théâtre Dijon Bourgogne Maëlle Poésy ; avec Vincent Manoli, auteur du volumineux Panorama de la musique populaire (Chicmédias éditions) ; avec le musicien Jawhar ; avec Ida Tursic et Wilfried Mille à l’occasion de l’exposition Tenderness au Consortium Museum de Dijon.

Thomas Rosier : « Le fonctionnement concurrentiel de notre société pousse vers l’individualisme et la solitude. Il est difficile d’échapper à l’injonction à la réussite matérielle – notamment dans les milieux urbains et bourgeois – sans faire un pas de côté. Les personnages sont pris dans cette usine à solitude, ils sont tous seuls et inadaptés. »

Contre l’usine à solitude, il y a le théâtre, et l’art du collectif qu’est la revue Parages, portée par le Théâtre National de Strasbourg, fondée par Stanislas Nordey et conçue par Frédéric Vossier.

Consacré aux écritures contemporaines, son dernier numéro (n°12), ouvert comme toujours à la multiplicité des pratiques d’écriture (journal, portrait, récit, témoignage, poème, extrait de pièce en cours…) est particulièrement riche, qui rassemble tous les auteurs et toutes les autrices programmé-e-s durant les deux mandats de Stanislas Nordey, qui quittera le TNS en 2023.

Pas de consigne, une liberté d’expression pour chacun-e.

Pour le plaisir, je les cite tous : Baptiste Armann, Christine  Angot, Alexandra Badea, Anne Brochet, Stéphanie Chaillou, Sonia Chiambretto, Martin Crimp, Simon Diard, Penda Diouf, Julien Gaillard, Claudine Galea, Pauline Haudepin, Anja Hilling, Maylis de Kerangal, Lazare, Jean-René Lemoine, Edouard Louis, Laurent Mauvignier, Léonora Miano, Wajdi Mouawad, Marie Ndiaye, Dieudonné Niangouna, Christophe Pellet, Pauline Peyrade (avec Marcos Carmamès-Blanco), Pascal Rambert, Jean-Michel Ribes, Falk Richter, Mohamed Rouabhi, Marc-Emmanuel Soriano, Anne Théron, Yoann Thommere, Frédéric Vossier.

Julien Gaillard écrit dans son journal : « Faire que les enfants ne grandissent pas au milieu de notre fatigue. Car c’est trop souvent le cas. Ils sont avec nous au moment de notre fatigue. C’est-à-dire quand nous ne travaillons pas, quand nous n’avons rien d’autre à faire. Voilà l’idée, par conséquent, qu’ils se font du monde adulte : la fatigue, l’énervement, le retard. Cela explique, selon moi, bien des aspects du malaise de l’enfance. Face à l’adulte – cet éternel fatigué, ce retardataire impénitent -, l’enfant se demande ce qu’il fout là, dans ce monde imbécile, exténué. »

Edouard Louis (propos, superbes, confiés à Frédéric Vossier) : « Quand quelques années plus tard, je suis parti à Paris pour écrire des livres et vivre mon homosexualité, et que j’ai voulu changer de nom pour rompre plus radicalement encore avec le passé, j’ai choisi de m’appeler Louis, en souvenir de cette trace laissée en moi à jamais par Lagarce, et aussi parce que Louis est le deuxième prénom de mon ami le plus proche, Didier Louis Eribon. L’amitié et la littérature, réunis. Tout à coup je n’avais plus de nom de famille, j’avais un nom d’ami, un nom de théâtre. (…) Je me dis parfois que toute ma langue vient de Lagarce, et de l’expérience fondatrice et fondamentale de la découverte de Juste la fin du monde – puis de ses autres textes. J’écris dans sa voix, avec sa voix, dans la violence, la mélancolie, la peur. Chaque phrase que j’ai pu écrire, tous les livres, sans exception, a été imaginée comme une phrase qu’une actrice ou un acteur pourrait dire sur un plateau, dans une atmosphère proche de celle de Juste la fin du monde. »

Falk Richter (le numéro 5 de Parages lui est dédié) : « Sur ma table, à côté du canapé, les livres d’Edouard Louis. J’ai relu En finir avec Eddy Bellegueule, et, pour la cinquième fois je crois, Qui a tué mon père. Mon livre est plein de notes et d’écrits, j’identifie à peine le texte. J’ai commencé à relire Retour à Reims de Didier Eribon. J’ai commencé Histoire de la violence, et Une femme d’Annie Ernaux. Que des textes magnifiques de cette incroyable famille d’auteurs et de penseurs. Une famille. »

Poursuivant son exploration des romanciers dont l’œuvre par leur polyphonie et leur génie est le témoignage d’une liberté fondamentale, L’Atelier du roman – endeuillé par le décès de leur ami et collaborateur historique François Ricard – consacre son numéro de juin à Roberto Bolaño (1953-2003).

L’étude de Francine Prose, écrivain et critique littéraire américaine, est magistrale, essentiellement centrée sur les livres Les Détectives sauvages et 2666, où la ville mexicaine de Ciudad Juarez incarne par le meurtre des femmes y ayant la malchance d’y résider ou de la traverser le mal absolu. 

On entend dans cette œuvre-monstre le monologue de dix pages denses de la voyante et guérisseuse de soixante-dix ans Florita Almada apparaissant dans un talk-show de la télévision locale, et dont la vision est l’un des axes secrets du livre : « Ensuite elle regarda Reinlado, qui gigotait nerveusement sur sa chaise, et se mit à parler de sa dernière vision. Elle dit qu’elle avait vu des femmes mortes et des fillettes mortes… Tandis qu’elle parlait en tâchant de se rappeler avec la plus grande exactitude sa vision, elle se rendit compte qu’elle était sur le point d’entrer en transe et une immense honte la submergea, car parfois, pas souvent, il arrivait que les transes soient d’une intensité excessive et finissent avec la médium rampant à même le sol, ce qu’elle ne voulait pas voir arriver, car c’était la première fois qu’elle passait à la télévision. Mais la transe, la possession, progressait, elle le sentait à sa poitrine et aux battements du cœur, et il n’y avait pas moyen de l’arrêter. (…) C’est Santa Teresa ! Je le vois très très clair. C’est là-bas que l’on tue les femmes. On tue mes filles. Mes filles ! Mes filles ! cria-t-elle en se couvrant la tête d’un fichu imaginaire et Reinaldo sentit qu’un frisson descendait le long de sa colonne vertébrale comme un ascenseur, ou montait, ou les deux choses à la fois. »

Francine Prose a une intuition fulgurante : « Lors de la deuxième lecture, j’ai été surprise de constater la fréquence à laquelle il est question de buses et de vautours, car après avoir terminé le livre, il m’était venu à l’esprit (de nulle part, du moins je le pensais) que la forme du récit ressemblait au vol d’un oiseau charognard à l’envergure si énorme que le voir s’envoler et planer semblait miraculeux. Le terrifiant et magnifique roman de Bolaño se pose toujours au même endroit – Santa Teresa – mais l’arc de son vol vous rappelle que le mal est comme ça : il atterrit dans un pays à un moment donné, l’année suivante à un autre endroit. Le plan de vol erratique mais implacable du mal humain d’une époque à l’autre et d’un continent à l’autre est, avant tout, le sujet de 2666. »

Plus loin, Lakis Proguidis conclut son article Le roman de la poésie par une pensée lumineuse : « Certes, dans une humanité où tout doit être calqué sur la logistique de la survie, l’exigence de changer de vie ne peut être qu’un désir illusoire. Mais, je le répète, depuis Rimbaud, il s’agit d’un désir vital pour l’existence. Durant les deux dernières décennies du XXe siècle tout a été fait et de toutes parts pour extirper définitivement de l’âme humaine ce désir.   Bolaño l’a fait passer dans la clandestinité. Dans son inframonde. Le seul monde de la « vérité absolue » (Tarkovski). Le monde où mijotent les miracles. »

Ce XXème siècle merveilleux et abominable dans lequel James Barnor œuvra.

Ce photographe ghanéen né à Accra en 1929, installé durablement à Londres depuis les années 1990, est de plus en plus cité, montré, et présenté comme un pionnier (voir l’exposition inaugurale de Photo Elysée, musée cantonal pour la photographie de Lausanne).

Soutenu et présenté en France par la galerie Clémentine de la Féronnière, cet artiste, photographe de studio puis photojournaliste vivant dans le quartier de Jamestown, ayant documenté au plus près la transformation de son pays au moment de son indépendance, découvrit sur le sol anglais la photographie couleur, qu’il introduisit au Ghana dans les années 1970.

L’excellente revue Photographica publiée par les Editions de La Sorbonne consacre sous la plume de Margaux Lavernhe, dans son troisième numéro (j’ai chroniqué récemment la quatrième livraison) intitulé « Histoires-monde de la photographie », un article très documenté à James Barnor, « passeur de couleur entre Europe et Ghana », à un moment où la marque Agfa-Gevaert a pour projet de conquérir de nouveaux marchés en Afrique de l’Ouest.

Devenu ambassadeur Agfa au Ghana, Barnor ne parvient pas véritablement à développer par la seule grâce de son talent la pellicule couleur en cette région d’Afrique, le photographe, pourtant technicien remarquable, se fâchant avec l’un des managers néerlandais lui ayant probablement dénié les qualités qu’il possédait, la domination coloniale s’appuyant sur le détestable orgueil blanc.

« Si la couleur, analyse Margaux Lavernhe, n’a pas immédiatement rencontré au Ghana le succès commercial attendu, elle a ouvert un espace de représentation nouveau, et livré des images aujourd’hui particulièrement prisées par la sphère de collectionneurs qui s’est créée autour de James Barnor. Un succès paradoxal considérant le décalage entre les conditions initiales de production et les retirages actuels dans des tonalités très fortes en vue de leur mise en vente sur le marché. C’est que les images en couleurs opèrent, semble-t-il, plus encore que le noir et blanc, un glissement de la catégorie de photographie vernaculaire à celle de photographie d’art. »

De fait, ce temps présent montré en couleur participe d’une sensorialité nouvelle faisant de l’Afrique un continent de puissance neuve.  

Vous avez dit « usine à solitude » ?

Revue Novo, n°64, avril-juin 2022

http://www.novomag.fr/

Revue Parages, photographies Jean-Louis Fernandez, juin 2022, n°12, 216 pages – 1000 exemplaires

https://www.tns.fr/Parages

Revue L’Atelier du roman, « Roberto Bolaño, Créer malgré tout », direction de la publication Mathieu Cosson, rédaction Lakis Proguidis, Buchet-Chastel, n°109, juin 2022

https://www.latelierduroman.com/

Revue Photographica, « Histoires-monde de la photographie », Editions de La Sorbonne, n°3, octobre 2021

https://devisu.inha.fr/photographica/

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