Une civilisation des gravats, par Bruce Bégout, philosophe

« Dans cette histoire fluctuante et discontinue, ce qui nous intéresse avant tout, c’est le moment présent, celui de l’architecture à bas coût et de son impossibilité actuelle de former des ruines. Les entrepôts en tôle à bardage qui prolifèrent à l’abord des villes et constituent un élément fondamental du paysage contemporain, et plus généralement toutes les constructions à durée de vie limitée, voilà l’objet de notre étude. »

Bruce Bégout fait partie de ces philosophes que j’aime lire, non seulement pour la finesse de leur pensée, mais parce qu’il y a chez eux, souvent, de vrais moments de littérature, une écoute de la dimension intérieure de la parole et une façon de la faire jubiler qui emporte.

« Mais l’amateur de ruines industrielles goûte aussi l’ironie mordante de la régression du progrès, et, recherchant une sorte de sublime moderne dans la démesure de cette arrogance bafouée, musarde dans ces friches naturalisées par le temps et les intempéries. »

Son dernier essai, intitulé Obsolescence des ruines, est consacré au troisième âge des ruines, c’est-à-dire après les ruines antiques/médiévales et les ruines modernes, ces constructions contemporaines si dénuées de qualité autre que la fonctionnalité immédiate qu’elles ne peuvent construire aucune mémoire et qu’elles sont conçues uniquement comme des déchets en puissance.

Comme l’homme chez Anders entièrement refaçonné par la technique – le mot « obsolescence » est désormais associé à son livre majeur L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle -, les ruines elles-mêmes sont aujourd’hui en danger, tant nous couvrons nos espaces d’édifice promis à une dégradation rapide, et, honte des architectes ayant depuis l’Antiquité (relire Vitruve) pensé leurs bâtiments en termes de survivance, possédant une durée de vie moins grande que celle de leurs occupants ou usagers.

Inaugurant son ouvrage par plusieurs pages de citations (Alexis de Tocqueville, Vladimir Maïakovski, John Steinbeck, Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, Claude Lévi-Strauss, Peter Sloterdijk, Jacques Derrida, Michel Houellebecq, Zygmunt Bauman…) interrogeant notre passion des gravats, Bruce Bégout donne aussi la parole à Marc Augé : « Les ruines ne sont plus concevables aujourd’hui, elles n’ont plus d’avenir, si l’on peut dire, puisque, précisément, les bâtiments ne sont pas faits pour vieillir, accordés en cela à la logique de l’évidence, de l’éternel présent et du trop-plein (…). L’histoire à venir ne produira pas de ruines. Elle n’en a pas le temps. »

L’autodissolution de nombre des constructions qui nous environnent n’est pas un accident, une négligence, une erreur, non, il s’agit d’un projet érigeant l’abandon en valeur suprême.

Quels sont aujourd’hui nos points d’ancrage ? Une souris d’ordinateur ? Un rond-point ?

Dans Junkspace, Rem Koolhass écrit : « La Junkspace est la somme de tout ce que nous accomplissons actuellement ; nous avons construit davantage que toutes les générations antérieures réunies, mais, d’une certaine manière, nous ne jouons pas dans la même cour. Nous ne laissons pas de pyramides. Selon le nouvel évangile de la laideur, il y a déjà plus de Junkspace en construction au XXIe siècle qu’il n’en est resté du XXe… »

L’hypermodernité construit des ruines instantanées – songeons a contrario au beau travail photographique de Mathieu Pernot, La ruine de ma demeure, remontant aux sources de son passé entre Liban, Syrie et Irak, en y cherchant des points d’ancrage -, l’amnésie est institutionnalisée, l’effacement fait loi.

« En vérité, analyse Bruce Bégout, dont on connaît l’importance des travaux sur les motels et la suburbia, l’étrangeté des délaissés urbains est plus forte dans le cas de constructions qui intègrent en elles-mêmes cette perturbation. Avec la ruine instantanée du monde contemporain, produit typique du capitalisme identifié à un processus d’« anéantissement de l’espace par le temps » [Karl Marx], l’inemployabilité est par avance décidée, elle est pour ainsi dire fondue dans l’employabilité. Le bâtiment ne tombe pas en ruines faute d’un usage rentable ou à cause d’un événement qui le perturbe, il est conçu comme une ruine à venir, il est fait pour devenir défectueux. »

A la différence d’une ruine, peut-on s’attacher à des décombres ? Peuvent-elles nous enseigner, voire nous avertir ? Quelle méditation possible sur la vulnérabilité de l’ici et maintenant ?

Speer, l’architecte d’Hitler, pris d’effroi devant l’obsolescence moderne des ruines, ne prôna-t-il pas, à partir de ce constat, le retour à l’Antique ?

Tocqueville fut prophétique : « Le peuple qui ne laisserait d’autres vestiges de son passage que quelques tuyaux de plomb dans la terre et quelques tringles de fer sur sa surface, pourrait avoir été plus maître de la nature que les Romains. »

Oui, mais d’une maîtrise ne produisant aucun vestige, c’est-à-dire aucune capacité à raconter quelque chose d’autre que le néant.

L’espace poubelle théorisé par Rem Koolhass « recouvre ainsi, poursuit le philosophe, tous les nouveaux territoires dévolus au travail, au repos, aux négoces et aux loisirs. On le retrouve aussi bien dans les lotissements pavillonnaires qu’autour des aéroports internationaux, au cœur des zones commerciales comme dans les parcs d’attractions, sur les bords des routes, dans le système autoroutier, à l’intérieur des immeubles de bureau. »

Une formule géniale de l’architecte néerlandais est ici reprise pour désigner ce phénomène identifié à l’hypermodernité et l’hyperconsommation : « le produit de la rencontre de l’escalator et de la climatisation, conçu dans un incubateur en placoplâtre. »

Plus de permanence mais du préfabriqué, plus de développement mais de l’entropie, plus de noblesse mais de l’avilissement par les matériaux pelletés.

On peut s’enchanter de Las Vesgas, souffrir avec joie du « syndrome de Stockholm architectural », mais l’on peut aussi imaginer à partir de la façon dont les bâtiments sont conçus la manière dont les humains sont considérés, des déchets munis d’une carte bancaire, et d’un Smartphone.

Comme l’écrit Hannah Arendt, « les marchandises de série sont ‘nées pour mourir’. »

Liquidez, souriez, explorez (la mode de l’urbex, les expériences urbaines du Suicide Club), explosez, tel est le programme général des temps de la fin des temps, on peut prendre du plaisir au dynamitage.

Nous sommes construits désormais, Adorno et Horkheimer l’ont bien analysé, comme « des hommes sans traces ».

En conclusion de sa très profonde réflexion, Bruce Bégout s’efforce de retrouver quelque bonheur dans la ruination forcenée : « Après tout, peut-être que l’existence sans ruines à venir et le monde bancal des architectures obsolescentes, démontables et ambulantes qui l’accompagnera, seront captivants ? Libérées du passé, amatrices d’un oubli régénérateur, les vies, évoluant au sein de paysages changeants et amnésiques, développeront d’autres possibilités auxquelles nous ne pouvons pas encore songer. Et il se pourrait que certaines d’entre elles, ainsi allégées de la passion antiquaire, soient après tout agréables à vivre, qu’elles augurent d’autres invitations, d’autres combinaisons. L’émancipation ne vient-elle pas toujours par le côté ou on ne l’attend pas ? »

On attend encore le nouveau Buster Keaton des des anti-ruines contemporaines.  

Bruce Bégout, Obsolescence des ruines, couverture Rémi Pépin, Editions Inculte, 2022, 350 pages

https://inculte.fr/auteurs/bruce-begout/

https://www.leslibraires.fr/livre/15553861-obsolescence-des-ruines-essai-philosophique-su–bruce-begout-inculte-derniere-marge?affiliate=intervalle

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