Entre abandon et lumière, par Georg Trakl, poète

Soleil d’automne et arbres, 1912, Egon Schiele

« Chaque moment où la voix s’élève et commence à chanter, puis retombe et s’éteint, est d’une douceur indicible dans ce beau poème, qui m’a puissamment saisi par ses distances intérieures ; on le dirait bâti sur des silences ; quelques clôtures entourant le sans parole illimité : telles sont ses lignes. Comme des barrières dans un plat pays, que l’espace enclos outrepasse continuellement pour reformer par-delà elles une vaste plainte impossédable. » (Rainer Maria Rilke, à propos de Hélian, de Georg Trakl)

Mort à vingt-sept ans en 1914, au début de la Première Guerre mondiale, l’écrivain austro-hongrois Georg Trakl est une comète, dont les éditions Allia – on peut saluer leur constance dans la défense de la poésie – publient aujourd’hui Hélian et autres poèmes.

Admirateur de Hölderlin, Novalis, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et Nietzsche, Trakl est l’auteur d’une poésie aussi intense que douloureuse, habitée par un sentiment puissant de la nature et de la mort de Dieu.

« Je suis une ombre loin des villages obscurs. / A la source du bois / J’ai bu le silence de Dieu. »

On l’a dit hermétique, manichéen, oui, peut-être, mais son lyrisme est surtout de partage sur fond de solitude ontologique et d’abandon, à la façon d’un frère de Kaspar Hauser.

Il y a de l’impersonnel chez lui, des figures errantes, le voyageur par exemple, faisant songer à quelque lied déchirant de Schubert.  

Sa vision est volontiers apocalyptique, Georg Trakl, qui abusa des drogues et connut un bel amour charnel interdit avec sa sœur, refusant la vie à-demi.

Il fut longtemps méconnu en France – nombre de ses textes sont encore à traduire -, mais il y eut des passeurs majeurs, au premier rang desquels le poète vaudois Gustave Roud, dont les éditions Zoé ont entrepris de publier les Œuvres complètes (sous la direction critique de Claire Jaquier et Daniel Maggetti), puis Philippe Jaccottet.

« Mobilisé à la fin août 1914, écrit Roud, Trakl partit pour le front de Galicie avec une colonne sanitaire d’Innsbruck. Durant la retraite qui suivit la bataille de Grodek, il demeura deux jours dans une grange à garder quatre-vingt-dix grands blessés, sans la moindre assistance médicale, parmi les cris des malheureux suppliant qu’on les achevât. Quand Trakl put sortir de cet enfer, ce fut pour voir pendre des déserteurs ruthènes sur la grand-place du village. Un des soirs suivants, à bout de résistance, il tenta de se suicider, mais ses camarades lui arrachèrent l’arme des mains. »

On ne se remet pas du mal absolu, de l’avilissement, de la honte d’être humain.

Il faut se faire voyant, ou se pendre.

Trakl écrit superbement : « Ton corps est une hyacinthe / Où un moine enfonce des doigts de cire. / Notre silence est une grotte obscure ; // Parfois il en sort une bête douce / Qui clôt ses lourdes paupières avec lenteur. / A tes tempes goutte une rosée noire, // Le dernier or des étoiles perdues. »

Le vers est libre, l’inspiration peut faire songer quelquefois à celle du mage Lenz tel que décrit par Büchner.

Poème Mon cœur le soir : « Le soir on entend le cri des chauve-souris / Deux chevaux noirs bondissent dans la prairie / Le rouge érable bruit / La petite auberge apparaît au voyageur, en marge du chemin / Goût délicieux des noix avec du vin nouveau / Délice : trébucher ivre dans la forêt qui s’enténèbre. / A travers le noir des rameaux tintent des cloches douloureuses / La rosée goutte au visage. »

En ses psaumes, le poète autrichien se fait rimbaldien : « Le soir, il y a un bateau vide qui descend le sombre canal. / Dans la ténèbre de l’asile croulent des ruines humaines. »

Il est maintenant élégiaque : « Quand j’ai pris tes mains étroites dans les miennes, / Tu ouvris lentement tes yeux immenses. / Tout est passé depuis longtemps. »

On entend la musique d’une sonate triste.

« Ô que la nuit est sombre ! Une flamme pourpre / S’est éteinte à mes lèvres. Dans le silence / Le luth solitaire s’est tu de l’âme anxieuse. / Ta tête ivre de vin roule au ruisseau. / Ne lutte pas. »

Monte du néant un lied, comme une nef funèbre, le chant d’un adieu : « Par-delà l’étang pâle / Les oiseaux sauvages ont fui. / Le soir un vent glacé souffle de nos étoiles. // Sur nos tombeaux se penche / Le front brisé de la nuit. / Une barque d’argent nous berce sous les chênes. // Sans trêve tintent les murs blancs de la cité. / Sous les arceaux d’épines, ô mon frère, Nous grimpons aiguilles aveugles vers minuit. »

La société de pourriture n’existe plus, alors que résonne en vers et prose un crépuscule spirituel.

« Voyage sans repos parmi des rocs sauvages, loin des hameaux du soir, des troupeaux qui s’en reviennent ; là-bas le soleil moribond broute une prairie de cristal et son chant farouche émeut, cri solitaire de l’oiseau qui se perd dans la paix bleue… Mais tu viens doucement dans la nuit, quand je veille étendu sur la colline, ou saisi de fureur dans l’orage de printemps ; la mélancolie noie d’une ombre sans cesse accrue ma tête livrée à l’absence, d’atroces éclairs terrifient mon âme, tes mains déchirent ma poitrine haletante. »

Oui, viens, s’il te plaît, mon grand amour, ma mort.    

Georg Trakl, Hélian et autres poèmes, traduit de l’allemand par Gustave Roud, édition établie par Raphaëlle Lacord, précédé d’une lettre de Rainer Marie Rilke (traduite par Thomas Piel), Editions Allia, 2022, 98 pages

https://www.editions-allia.com/fr/auteur/505/georg-trakl

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