Collection Capture, fabrique des œuvres artistiques, par les éditions Hartpon

Les maisons d’édition françaises de livres de photographie redoublent ces temps-ci d’invention, proposant des collections de plus petit format, et des livres à un prix se voulant démocratique.

Les éditions sun sun (Céline Pévrier) ont lancé la collection Fléchette, Lamaindonne (David Fourré) et Light Motiv (Eric Le Brun) s’apprêtent à lancer des ouvrages également à la croisée de la photographie et de la littérature, alors que paraît chez Hartpon (Caroline Perreau) cinq ouvrages de belle facture sous la direction de Patrice Renard.

L’enjeu est ici, comme peut le faire Soraya Amrane avec les éditions Zoème en collaboration avec Filigranes Editions pour les onze volumes à ce jour de la collection Cahiers, de montrer le processus de création des artistes, leurs documents, ébauches, archives, essais, notes, expériences et repentirs éventuels.

Les livrets Capture ont été confiés aux photographes Tristan Deboise (suivant le peintre Jean-Baptiste Née), Aurore Bagarry, Lucie Pastureau, à l’artiste visuel Patrice Renard et au dessinateur Sergio Aquindo.

Les gestes dont la montagne est faite offre le regard d’intensité romantique de Tristan Deboise, qui a accompagné pendant trois jours de création le peintre Jean-Baptiste Née (voir Le monde nu, publié en avril 2021 – chroniqué dans L’Intervalle), sur les hauts plateaux du Vercors.

Atmosphère glacée, concentration, rencontre presque fantastique entre les ciels et la neige.

La noir & blanc déploie ses nuances de gris, une avalanche pourrait se déclencher, le peintre apparaît en couleurs, mais à peine.

Les repères vacillent, les dessins serviront-ils d’amer ?

Avec Haunted Houses, Patrice Renard, qui a travaillé à partir d’images issues de Google Street View, montre Hong Kong comme un théâtre du crime et de la mort volontaire.

« Dans le marché immobilier très concurrentiel de Hong Kong, des agences immobilières recensent pour leurs clients internationaux les logements disponibles suite à la mort violente d’un de leurs occupants. On trouve ainsi sur Internet les adresses de ces logements « hantés », accompagnés d’une description de la cause du décès, plus ou moins détaillées selon les circonstances, l’origine sociale de la victime ou l’opinion du réalisateur. »

On ne saura rien de particulier des causes des décès, mais une légende, en anglais, indique froidement les faits : « A woman jumped off the buildong due to frustration » / « A mother of two daughters was killed by her neighbour with emotional illness »…

Au pied des buildings hong-kongais des drames effroyables se sont passés, qui, in fine, feront baisser le prix du logement de la personne disparue.

Si nous nous attardons longuement sur chaque vue, il n’est pas impossible de percevoir des présences fantomatiques.

Le collagiste argentin Sergio Aguindo m’enchante, qui traque les monstres dans les plis du papier et dans une exploration très singulière de l’histoire de l’art.

« Il y a quelque chose de jouissif, précise l’artiste, dans le fait de prendre des ciseaux, une sorte de critique implicite. On attaque quelque chose. C’est très vivifiant. »

De fait, l’enlaidissement des visages qui est chez lui un leitmotiv est à la fois impertinent, effrayant et réjouissant, de l’ordre d’une fantasmagorie ironique et épouvantable.

Staline, Lénine, Richard Nixon, Poincaré, le président Peron perdent de leur superbe en perdant leurs yeux.

Des anonymes deviennent difformes, voyez avec votre cœur, chers amis, non avec vos yeux. 

Plaisir maintenant de retrouver Aurore Bagarry, et son travail princeps sur les glaciers, suivi et propulsé depuis ses débuts par les éditions Hartpon.

Mêlant images inédites (réalisées en noir et blanc avec un petit appareil compact 24×36) issues de son journal de bord lors de ses missions dans les Alpes, et reprises, sur papier bleu, de photographies tirées de son Inventaire publié (images effectuées à la chambre), Aurore Bagarry nous permet d’accéder à la fabrique de son œuvre questionnant le désastre capitalo-climatique et la notion de préservation.

Approcher les glaciers n’est pas qu’un condensé de son travail de fond, c’est un livre interrogeant sa nécessité, sa fragilité, et sa formidable force d’endurance, son projet ayant pris un aspect topographique sériel aussi impressionnant que désolant.

Avec Des chenilles au ventre, Lucie Pastureau – travail également présenté dans L’Intervalle, notamment le livre Luminescences –  nous redonne les si beaux visages des jeunes filles et jeunes hommes ayant posé pour elle, leurs écritures, mais aussi leurs paroles de pudeur et de vérité : « Ce matin j’ai volé trois nutellas », « Moi j’aime pas les gens qui font des câlins à leurs parents, j’comprends, mais je peux pas », « Tu vas partir donc je dois te laisser des souvenirs », « Rien à signaler sauf des larmes ce matin »…

Quelqu’un a écrit : « Marcel Bascoulard. Dessinateur virtuose, clochard magnifique et femme inventée. »

On ferme les yeux, on rêve, et on coupe à jamais le bracelet hospitalier de la mélancolie.

Un mot essentiel a été prononcé : se réinventer.

Pour ne pas dire renaître.

Tristan Deboise, Les gestes dont la montagne est faite, collection Capture #1, Hartpon, 2021

https://tristandeboise.com/

Patrice Renard, Haunted Houses, collection Capture #2, Hartpon, 2021

https://www.instagram.com/koxigru/?hl=fr

Sergio Aquindo, Cahiers d’hommes raccourcis, collection Capture #3, Hartpon, 2021

http://sergioaquindo.blogspot.com/

Aurore Bagarry, Approcher les glaciers, textes d’Amélie Lucas-Gary et de Daniel Girardin, collection Capture #4, Hartpon, 2022

https://aurorebagarry.com/

Lucie Pastureau, Des chenilles au ventre, collection Capture #5, Hartpon, 2022

https://luciepastureau.com/

https://editions.hartpon.com/

https://capture.hartpon.com/

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