L’amour de la littérature et de la sensibilité, par la revue Edwarda

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Landscape, 1897, Albert Pinkham Ryder

« Pour reprendre un titre de Jean Genet, nous sommes tous les captifs amoureux, les captives amoureuses d’une ou de plusieurs créations littéraires qui, à la pulsion de mort, opposent la puissance de la Lettre comme pulsion de vie. » (Sam Guelimi)

Il est des lieux où le feu de la littérature ne cesse de brûler discrètement, intensément.

Ainsi la revue Edwarda, dont paraît le seizième numéro intitulé Chair et Papier.

Sam Guelimi, sa conceptrice et directrice, a demandé à ses amis écrivains de témoigner des auteurs, artistes et personnages ayant compté pour eux au suprême dans leur parcours sensible.

Dans son édito faisant l’éloge de la littérature comme polyphonie et accueil des différences, celle-ci déclare : « Les livres ont véritablement été pour moi une deuxième naissance. Avec, comme souvenir fondateur, l’extrait de Proust déposé dans ma boîte aux lettres par Dominique Ristori. Alors que la société tendait à me cantonner dans le rôle de fille, née pauvre, enfant d’immigrés, j’ai compris qu’une nouvelle communauté s’ouvrait à moi, m’accueillait, m’ouvrait les bras, celle des gens qui lisent, celle de gens sensibles qui allaient devenir une deuxième famille. »

Dans cette famille, il y a le complice de toujours, l’écrivain John Jefferson Selve, créateur lui aussi d’une revue au titre rimbaldien ayant beaucoup compté, Possession Immédiate.

Identifiant le meilleur de la littérature actuelle à Nick Cave (lire son dernier ouvrage rock et de conversation chrétienne Foi, espérance et carnage), l’auteur de Meta Carpenter (Grasset, 2022) écrit à sa belle amie, dans un ensemble de lettres placées à la toute fin du volume : « Si je te parle de tout ça, comme ça, en vrac, c’est parce que je sais les émois insipides qui occupent les cervelles contemporaines et la mienne en particulier. Et qu’il est important de rappeler ici à quel point tu t’en es toujours foutu. Tu t’en es toujours foutu parce que tu goûtes le langage. Tu le goûtes et tu l’entends. Ton appétit et ton attention a été comme peu en lieu direct aux autres, avec les phrases, avec les lectures. Depuis que je te connais tu n’as jamais transigé sur ça. Les livres et les êtres, sans le bla bla des petits milieux. Un peu farouche, c’est clair. »

On trouve dans Edwarda des textes, des photographies et des reproductions de peintures, comme cette petite boîte nacrée contenant un dessin érotique d’Aurélie Galois où le sexe d’une femme ouvrant ses cuisses est remplacé par une oreille.

Je vous écoute, chers auteurs.  

Je vous écoute, cher Jean-Paul Gavard-Perret me parler de Beckett : « Pour les uns pour les autres : un vague pouvoir d’entendre. Mais sans écouter. Les couples jamais ne formeront une communauté. Trop inavouable cette communauté. Les uns les autres : des miroirs, des reflets de reflets dans l’épreuve d’une suffocation et d’un scandale d’une parle qui désole pour nous ravir (entendons nous capter). »

Je vous écoute, cher Jean-Paul Civeyrac, si proche de la noyade, si proche du sublime, racontant votre découverte des œuvres du peintre américain Albert Pinkham Ryder (1847-1917) : « Cette lumière, oui, semble bien être issue d’une profondeur énigmatique, comme du plus loin des couches successives de couleurs. Etait-ce ce genre de lumière-là que, prisonnier au fond de la piscine, j’apercevais au sein et au-delà de la masse d’eau chlorée ? Une lumière que créait cette masse elle-même, avec sa lourdeur liquide, ses rythmes troubles, ses enroulements, ses couches mouvantes, sombre matière jamais en repose – chaos sensible, comme disait Novalis. »

Et vous cher Yannick Haenel, dont le texte sur l’écrivaine et mystique italienne Cristina Campo (1923-1977) est éblouissant : « Elle avait un visage de princesse frêle et altière, voilé d’une mélancolie toscane, c’est-à-dire inflexible (…) Ses amis craignaient pour elle l’excès de solitude ; et en admiraient la rigueur. Tenir bon consiste à garder son âme en vie ; à lui donner la préférence. C’est ainsi qu’elle s’engagea dans la foi avec une détermination que sa fragilité physique démentait. La fragilité relève-t-elle aussi de la grâce ? Elle ouvre en tout cas ce jardin invisible où les âmes se retrouvent, comme le font les anges et les amants. Le mot « ange » vous fait rire ? Vous n’avez pas assez lu Rilke : il y a des territoires qui semblent ridicules aux êtres qui n’en trouveront jamais l’entrée ; mais celles et ceux qui s’y donnent rendez-vous ont trouvé une joie qui les comble. »

Et vous, Lucile Dupré qui aimez tant Georges Bataille, et savez écrire la naissance du désir, jusqu’à la noyade.

 Et vous, Wilfred N’Sondé, frère de Verlaine et des reines aux yeux de lune : « L’amour a une place centrale dans mon œuvre, c’est pour moi la source de ce que l’humain arrive à produire de plus intéressant en termes de relation avec l’altérité, et de mobilisation de l’énergie créatrice engendrée par le dépassement de soi. L’amour se décline en intimité, en passion, en fascination, j’adore explorer ce sentiment, d’autant qu’il a une dimension universelle. »

Et vous Caroline Boidé, dont le portrait de votre amie infante défunte Linda Lê est si beau : « Tu avais tout d’un fauve, à commencer par tes grands cheveux couleur panthère qui fouettaient ton dos. Lynx, tu voyais de nuit, déchiffrais les livres que tu dévorais. Sur ta propre page, tu te montrais sauvage. En plein jour, ta vue était courte mais tu voyais loin. les félins sont capables de voir en pleine obscurité. »

Et vous, Latif Yimaz, poète et calligraphe du vent.

Vous Paloma Hermina Hidalgo, dont je viens de présenter dans L’Intervalle les trois livres remarquables, souffrant de votre mère absente.

Vous Colin Lemoine, qui déchirez peu à peu vos vêtements sociaux, ivre d’art, silhouette giacomettienne, un peu hagarde, funambule de vous-même, dans l’étoilement du désir.

Vous, Véronique Bergen, la si présente, qui écrivez, ouvrant de votre trait de lettres toutes les lèvres de vos Albertines conquêtes : « Seule Marilyn pouvait faire l’amour à l’objectif, à un oreiller, étreindre des draps de lit avec une sensualité à se damner. »   

Vous, Safouane Ben Slama, artiste photographe, œil grand ouvert sur la différence et le mystère d’être, seul, ensemble, dans la nuit, dans la menace, avec les livres.

Vous Arnaud Jamin, sensible aux arrivées de partout, couronné, protégé, au coeur de la tempête.

Vous, l’indéfectible Dominique Ristori, lecteur ardent de Dostoïevski, lisant son destin dans les pages des Démons.

Vous, Olivier Liron, qui fuyez les coups reçus durant votre enfance, et trouvez l’arche des mots et les labyrinthes de protection de Julio Cortazar.

Vous, Maaï Youssef, qui croyez comme Nastassja Martin aux fauves (l’un des mots clés de ce numéro 16) et allez vers la liberté, jetant votre chair et votre liberté dans la nuit.

Vous, Isadora Chen, collectionneuse ségalénienne, esprit espiègle joueuse supérieure.

Vous, Sarah Kechemir, qui croisez une inconnue qui vous foudroie, désarmée, désirante.

Vous, Fumiko Iwanaga, photographe, qui célébrez les grâces féminines avec la plus grande délicatesse.

Vous, Bénédicte Heim, qui lisez Charles Juliet, Louis Calaferte, et surtout Pierre Jean Jouve : « Des phrases surprenantes, jamais attendues, taillées dans du verre, dans une glace d’une aveuglante transparence. »

Et vous, Diadé Dembele, qui écrivez superbement : « Noire précieuse. Noire délicieuse. Noire pécheresse. »

La lettre faite chair, voilà Edwarda.

Revue Edwarda, Chair et Papier, conception graphique Wanja Ledowski, numéro 16, 2024, 192 pages

Contributions de John Jefferson Selve, Aurélie Galois, Jean-Paul Gavard-Perret, Jean-Paul Civeyrac, Sam Guelimi, Yannick Haenel, Lucille Dupré, Véronique Bergen, Wilfred N’Sonde, Caroline Boidé, Latif Yilmaz, Paloma Hermina Hidalgo, Colin Lemoine, Safouane Ben Slama, Arnaud Jamin, Dominique Ristori, Olivier Liron, Maaï Youssef, Isadora Chen, Sarah Kechemir, Fumiko Iwanaga, Bénédicte Heim, Diadé Dembele          

Photographie de couverture Sam Guelimi

https://www.edwarda.fr/

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