A Angkor, avec Pierre Loti, écrivain, et Jacques Sierpinski, photographe

©Jacques Sierpinski

« La lumière de l’immense décor se meurt comme celle d’une lampe sur laquelle on a soufflé, et la forêt est déjà pleine d’ombre sous un ciel cendré où des phosphorescences jaunes et vertes indiquent seules le côté du couchant. Les Bouddhas autour de moi commencent à m’inquiéter ; je crois qu’ils s’amusent à enfler d’avantage les épaules sous ces couches de fiente brune, qui les déforment comme de trop grosses pèlerines en fourrure.
Les ruines s’enveloppent d’une majesté soudaine, tellement que je me sens profanateur d’être encore là. Et puis, une épouvante inconnue sort des recoins les plus assombris où ces géants au dos voûté, ces nains bossus, prennent tout à fait l’air de fantômes ; elle sort lentement, la sournoise épouvante ; dans la galerie, elle se traîne comme une onde paresseuse vers la fenêtre où j’étais ; mais je devine qu’elle va emplir le temple et que je n’y échapperai pas. » (Pierre Loti)

Il y a les adeptes de l’exotisme, du pittoresque, et les exotes, ces passionnés du divers, du mystère de la différence, du tout-autre.

D’un côté Loti, de l’autre Segalen, peut-être, qui tous deux étaient officiers de marine, voyageurs des confins.

©Jacques Sierpinski

L’empire colonial français a donné l’occasion à bon d’écrivains hexagonaux de s’enchanter des charmants tableaux que leur procuraient leurs voyages, dérivant en terre étrangère, mais sans oublier généralement les privilèges attachés à l’européocentrisme.

Lorsqu’il se rend au Cambodge en 1993 pour photographier les temples d’Angkor, Jacques Sierpinski se souvient d’une lecture de jeunesse, Un Pèlerin d’Angkor, de Pierre Loti, publié pour la première fois en 1912.

« Fasciné par les autochromes des frères Lumière et les archives d’Albert Kahn, confie-t-il en préface d’un ouvrage reprenant le texte intégral de l’écrivain de Rochefort, j’y voyais une esthétique intemporelle, un univers onirique éloigné de la réalité oppressante. J’ai alors réalisé une série de Polaroïds couleur, cherchant à retrouver la magie des aquarelles des premiers explorateurs. »

Comme Loti lui-même durablement marqué par une gravure des célèbres temples vue enfant, qu’il se rappellera durant son périple de 1901.

©Jacques Sierpinski

Dans une belle édition publiée sous couverture dorée – comme on applique des feuilles d’or aux temples -, reprenant le titre et le texte de Loti, le photographe contemporain insère ses images de mystère et d’élégance.

Impression de visions à la lisière de la réalité et de l’onirisme.

Y règnent le Jadis, la beauté de ce qui disparaît lentement, mais aussi la présence, toujours très forte, des statues, des colonnes, des péristyles.

Son Angkor est un rêve éveillé, magnifié par l’usure des Polaroïds.

Les photographies s’altèrent, tout devient un peu flou, les visages de pierre semblent presque plus vivants que ceux des humains qui les frôlent.   

©Jacques Sierpinski

Les banians ont poussé, les enfants périront plus vite que leurs racines, les déesses aux seins nus attendent que nous leur manifestions notre amour.

Douceur des roches sculptées et des eaux qui les bordent.

©Jacques Sierpinski

En introduction de son livre, Pierre Loti écrivait : « Je ne crois pas à l’avenir de nos trop lointaines conquêtes coloniales. Et je pleure tant de milliers et de milliers de braves petits soldats, qu’avant notre arrivée nous avons couché dans des cimetières asiatiques, alors que nous aurions si bien pu épargner leurs vies précieuses, ne les risquer que pour les suprêmes défenses de notre cher sol français. »

Et : « De nos jours, il est vrai, d’autres aventuriers, venus d’un pays plus à l’occident (le pays de France), troublent quelque peu la forêt éternelle, car ils ont fondé non loin d’ici un semblant de petit empire. Mais ce nouvel épisode manquera de grandeur et surtout de durée : bientôt, lorsque ces pâles conquérants auront laissé encore, dans la terre indochinoise, beaucoup des leurs – hélas ! beaucoup de pauvres jeunes soldats irresponsables de l’absurde équipée – ils devront plier bagage et fuir : alors on ne verra plus guère dans cette région errer, comme je le fais, ces hommes de race blanche qui convoitent si follement de régir l’immémoriale Asie et d’y déranger toutes choses… »

Durant la Première Guerre mondiale, n’oublions pas que 140 000 Chinois réquisitionnés – Victor Segalen, parmi d’autres, fut chargé en 1917 de recruter cette main d’œuvre bon marché – vinrent travailler auprès des alliés non loin des champs de bataille, notamment dans la Somme, bien loin des temples de beauté et de sagesse de l’Asie supposée éternelle.

Un Pèlerin d’Angkor est une utopie, une sorte de parallèle du temps, un édifice à partir duquel méditer la beauté, l’orgueil et la chute des civilisations.

Pierre Loti, Un Pèlerin d’Angkor, photographies Jacques Sierpinski, conception éditoriale Richard Volante, graphisme et mise en page Yves Bigot, photogravure Pascal Jollivet, relecture Marc Nagels, Les Editions de Juillet, 2026, 128 pages

https://www.sierpinski.fr/

https://www.editionsdejuillet.com/products/un-pelerin-dangkor

©Jacques Sierpinski

Livre publié avec le soutien du musée de l’Economie et de la Monnaie Preah Strey Içanavarman (SOSORO)

https://sosoro.nbc.gov.kh/

Laisser un commentaire