Arrêter Hérode, peindre les Rois mages, par Roger Salloch, romancier

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©Heinz Emil Salloch (1908-1985)

Le premier livre en français de l’écrivain américain Roger Salloch, Une Histoire allemande, est un coup de maître, dans le sens d’un peintre de vision se distinguant immédiatement des faiseurs de pages.

Couches, sous-couches, traits précis, art des couleurs, pointe fine des détails, installation du cadre, ellipses, silences, conscience des nécessités aristotéliciennes du récit, font d’Along the railroads tracks une fresque historique intime dans une Allemagne chutant peu à peu dans l’abîme.

Nous sommes à Berlin en 1935, auprès du peintre professeur Reinhardt Korber et de deux ravissantes élèves, Lotte et Rebecca.

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©Heinz Emil Salloch (1908-1985)

« Rebecca est juive, Lotte ne l’est pas. Lorsque la famille de Rebecca est forcée de quitter l’Allemagne, Rebecca est jalouse de Lotte qui restera sur place avec le professeur. Elle convainc Lotte que Reinhardt est tombé amoureux d’elle et, lorsque Rebecca s’en va, la jalousie de Rebecca devient la colère de Lotte, et la colère de Lotte devient sa passion. »

Nous sommes au moment des premiers pogroms et des tabassages dans la rue des indésirables. Nous sommes aux heures noires où les artistes les plus libres sont considérés comme des dégénérés.

Pour continuer à voir l’essentiel, il faut fermer les yeux. La peinture rentre en clandestinité, comme la possibilité des plus belles amours.

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©Heinz Emil Salloch (1908-1985)

Par touches successives, sans jamais forcer le trait, Roger Salloch met en place un climat tout à la fois pudique (entre le maître et ses nymphes, entre le professeur et sa mère malade) et empoisonné (la guerre gronde), disant la violence du temps mais sans s’y attarder, laissant à ses lecteurs le soin de moraliser, et de prendre les armes s’il le faut.

Le mal est là, aussi la beauté, de l’art, des jeunes filles, de la langue – magnifiques lettres de Rebecca à son professeur.

L’éducation de Lotte, parfaite incarnation de la respectabilité allemande ? « Lotte doit manger un morceau de pain avec du miel (toujours se brosser les dents) et aller chez les cheftaines. Lotte doit faire son lit tous les matins (avec les coins bien bordés), cirer les bottes de son frère (ses bottes du dimanche, quand il rejoint les brigades de jeunesse et qu’il exécute son défilé pour de vrai) et, une fois qu’elle a rempli ses autres obligations, faire ses prières du soir et aussi trois promesses sur ce qu’elle fera le lendemain. »

Des écarts, Mademoiselle ? « Parfois elle porte des chaussures à talon, en tout cas jusqu’à ce qu’un autre enseignant lui crie dessus. Lui lance des insultes qui la font pleurer et courir à travers la cour de l’école, courir jusqu’à chez elle. »

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©Heinz Emil Salloch (1908-1985)

Une Histoire allemande est un livre de rendez-vous manqués, une envie de croire que les êtres peuvent changer le cours de leur destin, alors que la force de ce qui vient a la puissance d’une destruction massive des liens et des choses.

Chez Roger Salloch, les champs aux alentours de Berlin rougissent et les papillons sont des mots qui peuplent les rêves, quand au même moment des livres sont retirés des bibliothèques pour être brûlés en public comme on ôte la vie aux impurs.

Passent des chemises brunes, une voiture kaki, des militaires braillards.

A Berlin où il y a tant d’oiseaux, en 1935, même les chats sont anxieux.

A Berlin, en 1935, même les corbeilles à papier peuvent nous dénoncer.

A Berlin, en 1935, on s’étreint un peu plus longuement qu’avant, car on ne peut être certains de se revoir le lendemain.

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©Heinz Emil Salloch (1908-1985)

L’art, les armes, les larmes.

Le roman comme polyphonie et liberté (Kundera).

Visitant avec Lotte la Stadt-Galerie, Korber s’aperçoit que des tableaux ont été retirés des cimaises, ainsi ceux de Nolde, de Klee et de Kandinsky, mais que l’on se rassure, Hitler n’est pas qu’un aboyeur public, il est également peintre.

Avec une grande sûreté, un souci de la logique comme repoussoir du désespoir, l’écrivain fait de ses personnages des manières d’innocences sur une échelle allant du mal profond à la fugue aérienne.

Chez Roger Salloch, on entend : « Il est si vieux qu’on peut pratiquement voir sa pensée s’élaborer derrière les angles aigus et fins de son visage. »

Ou : « Placé sous son col, l’index de Herr Schmidt semble indiquer une forme de certitude. Il arrive à faire deux choses en même temps sans difficulté – s’assurer que son col et à sa place, et donner son opinion de façon à ce qu’elle semble profonde. »

Ou : « Même si c’est difficile pour elle de parler, elle veut lui raconter quelque chose qui lui est arrivé hier. Juste en dessous de leur salon, un petit gitan a été battu, ses yeux mutilés, par un gang composé de six hommes et de deux jeunes garçons. L’un d’eux lui a crevé les yeux avec la pointe de ses bottes. »

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©Heinz Emil Salloch (1908-1985)

Quitter l’Allemagne ? Mais que faire alors de la vieille maman aux jambes enflées d’être restée trop longtemps debout pour pétrir la pâte à gâteau ?

Along the railroad tracks pourrait être un blues mississippien, mais ici la chanson est plus triste encore, qui dit entre les blancs de chaque mot le départ définitif des vivants qui parlent dans les fournaises des diaboliques.

L’écriture pour Roger Salloch est une pratique de restauration – non au sens du conservatisme politique, mais de celui d’une peinture infiniment raccommodée en chacune de ses nuances -, doublée d’un acte de désenvoûtement.

Aussi, quand un ange passe, ne pas hésiter à le suivre où le mène son souffle.

« Il est important d’agir, dit-il. Si on agit, on peut tout faire, même protéger Jésus. »

Donc lire, écrire, vivre, aimer, peindre, littéralement et dans tous les sens.

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Roger Salloch, Along the railroad tracks, Une histoire allemande, traduit de l’anglais par Olivier Maillart, éditions Maurice Nadeau, 2017, 168 pages

Editions Maurice Nadeau

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©Roger Salloch

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Se procurer Along the railroad tracks, Une histoire allemande

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