Victor Serge au Mexique, le dernier exil d’un révolutionnaire amoureux

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« Dans les rues de Mexico, j’éprouve la sensation singulière de n’être plus hors du droit. N’être plus l’homme traqué, en sursis d’internement ou de disparition… »

J’ai présenté dans L’Intervalle il y a quelques mois le volume Résistance, publié aux éditions suisses Héros-Limite, livre reprenant des poèmes de Victor Serge (1890/1947) parus une première fois en 1938 dans la revue Les Humbles.

« Cette vieille femme qui va portant une palanque / chargée de choses innommables / projette l’ombre d’un cheval caricatural. / pauvre rosse, / dont la tête ne tient que par un fil de fer. »

Anarchiste belge ayant adhéré au parti communiste russe en 1919, Victor Serge fut constamment inquiété, persécuté, contraint de fuir la  police stalinienne et le fanatisme nazi.

En mars 1941, il doit encore partir, laisser la France pour le Mexique, seul pays à accepter de l’accueillir, comme il l’avait fait pour Léon Trotski cherchant un asile, avant que d’être assassiné le 21 août 1940.

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En quittant Marseille sur le Capitaine Paul-Lermerle, navire aux passagers prestigieux (Claude Lévi-Strauss, André et Jacqueline Breton, Wilfredo Lam, André Masson – relire Tristes tropiques, 1955), Victor Serge est une nouvelle fois ballotté par le flot de l’histoire, sa compagne Laurette Séjourné (1911/2003) ne parvenant à le rejoindre à Mexico, une fois son visa obtenu, qu’un an plus tard.

Les excellentes éditions Signes et Balises, dirigées par Anne-Laure Brisac, ont eu la bonne idée de publier la correspondance inédite entre ces deux grandes personnalités du siècle (Laurette Séjourné deviendra une archéologue fameuse, spécialiste des Aztèques), lettres qu’on ouvre bien moins avec l’envie de fouiller sous les meubles, que de lire le témoignage d’un grand amour.

En préface, Adolfo Gilly nous éclaire : « En Europe, Victor Serge laisse Laurette Séjourné, sa compagne, et avec elle sa fille, la petite Jeannine Kibaltchich, ainsi que Liouba Roussakova, son épouse russe expulsée de Russie avec lui et leurs deux enfants en 1935 et internée dans une clinique psychiatrique en France, victime d’un effondrement mental dont elle ne se remit jamais. »

La route est longue jusqu’au Mexique pour l’exilé et son fils Vladi. Arrêts à Casablanca, à La Havane, tracasseries administratives sans fin pour qui est apatride.

Au Mexique, Victor Serge, devenu ami avec Octavio Paz, parvient à travailler. La vie lui accorde encore six ans, période d’intense production intellectuelle.

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La lecture des lettres de deux amis, des deux amants, procure immédiatement une émotion intense, tant chacun s’y montre attentionné, précautionneux, tendre.

L’attente est rude, et les lettres rares.

Victor Serge s’installe, découvre le Mexique, s’émerveille, écrivant le 10 juin 1941 : « Les gens vivent de peu, vêtus de chiffons blancs ou chatoyants, lents et souriants, passant des heures sur le seuil de leurs intérieurs lumineux, le soir, à se balancer en silence dans leurs fauteuils – et ils ont des visages de Polynésie, d’Afrique, d’Europe, purs ou mêlés, très accentués, beaucoup moins déformés par les tares sociales que ceux des pauvres gens d’une rame de métro. »

Le 30 juin 1941 : « Mon amour chérie, je ne peux pas te dire comme je pense à toi, ce que tu es pour moi, mais je crois que tu le devines, que tu le sens, nos années ont approfondi une telle communion entre nous que c’est quelque chose d’inexprimable et de définitif. »

Le 7 juillet 1941 : « Je vais peut-être écrire à ton sujet à Saint-Exupéry et à Jean Renoir qui est à Hollywood. » (Laurette Séjourné a beaucoup fréquenté le milieu du cinéma) Plus loin : « J’ai des moments noirs, tu le sais bien, tu as sans doute les mêmes, et dans les miens je pense aux tiens, mais devant de beaux arbres rouges, devant tout ce qui m’émeut et me donne quelque contentement de vivre, je sens que nous l’emportons et que nous l’emporterons. »

4 août 1941, ce détail qui me bouleverse : « On vit en pyjama, les pieds nus pour saisir la fraîcheur du carrelage. »

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Pendant ce temps, en France, Laurette lit avec enthousiasme L’Histoire de l’art, d’Elie Faure, et s’occupe de leur petite Jeannine – « au courant de tout, elle parle de tickets, de visas comme une grande personne. »

Le 16 août 1941 : « Je vis, je vais dans une réalité objective, avec une sorte de détachement, je suis content parce qu’il est raisonnable de l’être, rien ne me donne ce sentiment inexprimable qu’on appelle l’allégresse et que j’éprouverais si tu étais là, devant chaque nuance azurée ou émeraude répandue sur le mer. Je me sens mutilé. »

Le 5 décembre 1941 : « Je me demande parfois comment tu m’apparaîtras, chérie, quelle chose étonnante et simple ce sera, quelle  chose incroyable, si incroyable que c’est cela même qui me rend anxieux. »

En 1942, l’incroyable est devenu, enfin, réalité.

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Victor Serge et Laurette Séjourné, Ecris-moi à Mexico, correspondance inédite 1941-1942, texte établi, transcrit et édité par Françoise Bienfait et Tessa Brisac, texte d’Adolfo Gilly, éditions Signes et Balises, 2017, 238 pages

Editions Signes et Balises

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