Les Indiens de Sibérie, par Claudine Doury, photographe

The people of Siberia
Siberia, the people of Siberia, 1999 © Claudine Doury

C’est par la beauté de son nom que le fleuve Amour a mené il y a près de trente ans la photographe Claudine Doury en Sibérie.

Russophile par l’école, elle l’est devenue alors par le cœur, rencontrant des peuples lointains qui lui ont immédiatement fait songer aux Indiens d’Amérique tels que représentés par Edward Curtis dans sa vaste recension des visages premiers de son pays.

A l’occasion de la réception du prix Marc Ladreit de Lacharrière – Académie des beaux-arts 2017 pour son projet de repartir au contact des personnes connues il y a vingt ans le long du fleuve Amour, j’ai demandé à Claudine Doury de revenir sur une aventure photographique exceptionnelle.

La beauté de son travail, attentif à la vulnérabilité des êtres et aux identités transitoires, repose sur une sensation profonde de tension entre l’éphémère et l’atemporel.

The people of Siberia
Siberia, the people of Siberia, 1999 © Claudine Doury

Vous photographiez les peuples de Sibérie depuis plus de deux décennies. Pourquoi une telle fascination pour l’Extrême-Orient eurasien ?

Il se trouve que j’ai appris la langue russe au lycée et que l’Union soviétique, pays fermé, s’est entrouvert juste au moment où je suis devenue photographe. Je rêvais aussi de pouvoir aller où cela semblait difficile, voire impossible. Avec son nom, le fleuve Amour m’a semblé une bonne destination pour commencer.

C’est lors d’un premier voyage en Extrême Orient russe que j’ai rencontré des personnes d’origine asiatique natives de Sibérie. En allant dans des petits musées régionaux, j’ai découvert la photographie d’une femme Nanaï et de son enfant faite à la fin du 19ème siècle qui m’a immédiatement fait penser aux photos d’Edward Curtis. Sa ressemblance avec les peuples amérindiens était frappante.

Mais alors qu’il existe de nombreuses photos et publications sur les Indiens d’Amérique, rien de tel chez les peuples premiers de Russie. Cela m’a décidé à aller à la rencontre des différents peuples du Grand Nord russe.

Ce travail sur les peuples de Sibérie a été mon premier projet photographique, et je souhaitais y revenir un jour, tout en reculant ce moment. Le retour comme boucle d’une vie.

Une odyssée sibérienne, c’est à la fois l’aventure de la vie de personnes qui vivent aux confins de la Russie mais c’est aussi la mienne liée à ces rencontres il y a presque trente ans.

The People of Siberia
Russia, 1999 The People of Siberia © Claudine Doury

Vous venez d’obtenir le prix de photographie Marc Ladreit de Lacharrière – Académie des beaux-arts 2017 pour votre projet de repartir à la rencontre des personnes photographiées il y a vingt ans le long du fleuve Amour. Avez-vous gardé des contacts ? Qui sont vos intermédiaires pour vous informer de la situation actuelle des peuples sibériens ? Craignez-vous une acculturation/assimilation accrue par les autorités russes ou tout simplement la société médiatico-marchande?

J’ai gardé contact assez longtemps avec une famille Nanaï qui vit dans un petit village près de Komsomolsk sur Amour. Mais je n’ai pas d’intermédiaire pour m’informer de la situation actuelle des peuples de l’Amour. Je ne le souhaite pas. Je veux justement retourner sur place et découvrir par moi-même ce qui changé et ce qui reste. Retrouver des personnes que j’ai photographiées il y a presque 30 ans. Que sont-elles devenues, où sont-elles ? Ce sont ces questions qui me donnent envie d’un retour. Je ne pense pas qu’une société médiatico-marchande ait transformé les villages. Ils sont trop coupés de tout. J’ai bien peur par contre d’une acculturation et d’une pauvreté accrues.

Peuples de Sibérie, du fleuve Amour aux terres boréales, dont rend compte un livre éponyme publié au Seuil, a été exposé en 1999 au Parc de la Villette. Quels furent alors vos choix esthétiques de présentation de vos images ?

Lors de la très belle exposition que le Parc de la Villette avait consacré à mon travail, près de quatre-vingts tirages avaient été présentés, en deux formats, 120×180 cm et 70×80 cm. Tous étaient des tirages barytés faits par le laboratoire Cyclope et notamment par Choï.
L’exposition se divisait en quatre parties, qui représentaient quatre régions de Sibérie et du Grand Nord russe où vivent des minorités autochtones.

The people of Siberia
Siberia, the people of Siberia, 1999 © Claudine Doury

Quel fut votre processus de travail pour effectuer cette série, immédiatement saluée par le prix Leica Oscar Barnack et par un prix World Press Award ? Votre démarche s’apparente-t-elle davantage à celle d’une artiste ou celle d’une ethnologue ? Mais cette distinction n’a peut-être aucun sens pour vous.

Je suis photographe et non pas ethnologue. Et même si j’aime l’ethnologie et l’anthropologie, ma démarche est purement artistique.

Votre fille Sasha vous accompagnait lors de votre premier séjour en Sibérie. Sa présence auprès de vous était-elle de l’ordre d’un sésame ?

Ma fille Sasha, alors âgée de deux ans, m’a accompagnée dans presque tous mes voyages en Sibérie.  Je partais longtemps et je devais donc l’emmener avec moi. Il se trouve que sa présence m’a aidée dans les rencontres que j’ai faites. Mais partout en Russie un enfant est le bienvenu. La différence est que, dans le Grand Nord russe, les étrangers étaient scientifiques, journalistes, ethnologues, et venaient seuls. Venir avec son petit enfant a été, c’est vrai, un sésame.

Comment photographier des pratiques chamaniques en évitant l’écueil de l’exotisme ?

Pour le projet « Peuples de Sibérie », je ne me suis pas intéressée directement aux pratiques chamaniques, même si on m’a présenté à des chamans ou supposés tels. Afin éviter l’écueil de l’exotisme, je pense qu’il faut avoir soi-même une vision, que les pratiques et rituels soient le cœur même de sa recherche. Je pense par exemple au très beau travail qu’a fait Cristina Garcia Rodero sur les rituels vaudous à Cuba.

The people of Siberia
Siberia, the people of Siberia, 1999 © Claudine Doury

N’êtes-vous pas tentée de republier votre livre historique, Peuples de Sibérie, avec des images nouvelles, et peut-être d’autres principes éditoriaux ?

Effectivement, j’aimerais beaucoup republier mon livre Peuples de Sibérie, sous une forme différente. J’aimerais que sa forme se rapproche des grands carnets que j’avais faits à mes retours de voyage. Je mêlerais les photographies de ma première série avec les nouvelles mais aussi avec des images d’archive.

La notion de document ou d’archive est-elle centrale dans votre approche photographique, qui peut être considérée comme un éloge de la fragilité, une attention portée envers les identités transitoires, les seuils de mutabilité, mais aussi la persistance des cultures vernaculaires ?

La vulnérabilité et les identités transitoires sont effectivement centrales dans mon approche photographique. Mais aussi la persistance des cultures vernaculaires, qui se retrouve dans mes projets Peuples de Sibérie, Artek et Loulan Beauty. Les notions de document et d’archive sont importantes pour Peuples de Sibérie et Artek, moins pour Sasha et l’Homme nouveau.

Ce qui relie tout mon travail, c’est l‘idée de la perte et de ce qui reste.

The People of Siberia
Russia, 1999 The People of Siberia © Claudine Doury

Vos images des peuples sibériens ont-elles été montrées en Russie ?

Mes photographies des Peuples de Sibérie n’ont encore jamais été montrées en Russie. Mais des institutions m’ont récemment approchée pour voir quel type d’exposition pourrait s’organiser en Russie autour de mon travail.

Comptez-vous utiliser de nouveau le noir et blanc pour votre futur projet ?

Rien n’est encore fixé mais je pense que je photographierai en couleur.

Propos recueillis par Fabien Ribery

The People of Siberia
Russia, 1999 The People of Siberia © Claudine Doury

Site de Claudine Doury

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Lire dans L’Intervalle mon article sur L’Homme nouveau, « De la possibilité d’une Russie androgyne »

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Russia, 1999 The People of Siberia © Claudine Doury

 

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