Le bruit sourd de la mort, par le soldat Sven Eriksson

2

« Il faut à l’homme du silence chaleureux, on lui donne du tumulte glacé. »

Pour la philosophe Simone Weil, il y a en chaque être humain quelque chose de sacré, qui est l’entièreté  de ce qu’il est, « les bras, les yeux, les pensées, tout » (La Personne et le sacré, éditions Allia, 2018)

Porter atteinte à ce tout, c’est être du côté du mal.

« Il y a depuis la petite enfance jusqu’à la tombe, au fond du cœur de tout être humain, quelque chose qui, malgré toute l’expérience des crimes commis, soufferts et observés, s’attend invinciblement à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal. C’est cela avant toute chose qui est sacré en tout être humain. »

La guerre comme suspension du bien est le cri de l’innocent, frère du Christ sur la croix ne pouvant comprendre la souffrance de tous : « Pourquoi me fait-on du mal ? »

La guerre dans sa monstrueuse petitesse morale est ce que raconte le fantassin Sven Eriksson à Daniel Lang pour The New Yorker Magazine en 1969, alors qu’il est démobilisé « avec honneur » depuis un an – texte repris aujourd’hui par les éditions Allia sous le titre Incident sur la colline 192.

guerre-du-vietnam-8

Engagé au Vietnam en 1966, Sven Eriksson sait désormais que la guerre a pour toujours le visage d’une jeune paysanne arrachée à sa famille, violée, puis tuée sauvagement par une lame de 25 cm de long, avant que d’avoir la tête explosée par un lance-grenades.

« L’un des soldats la poignarda à trois reprises et lorsqu’au procès, l’avocat de la défense mit Eriksson au défi de décrire le son émis par les coups de couteau, Eriksson déclara : ‘Eh bien, j’ai chassé et éviscéré des cerfs. C’était exactement comme quand on plante un couteau dans un cerf, une sorte de bruit sourd, Maître.’ »

Femme torturée, Phan Thi Mao est aussi une âme réclamant depuis l’au-delà justice.

Conscience tourmentée, le soldat Eriksson, témoin des atrocités de ses quatre camarades de feu, « chacun dépendant des autres pour sa survie en territoire ennemi », « des gars fiables », se sentit contraint de les faire traduire, malgré les difficultés innombrables qu’une telle accusation occasionnait, devant un tribunal militaire.

Seul de sa patrouille à ne pas avoir participé au viol, Eriksson ne put pourtant empêcher la mort d’une jeune femme transformée en animal suppliant.

« Le sergent entra dans la hutte le premier et, bientôt, me raconta Eriksson, la fille émit un gémissement de douleur et de désespoir aigu et perçant. Celui-ci se répéta par vagues, seulement interrompu, présuma Eriksson, par le besoin de la fille de reprendre son souffle. Après plusieurs minutes, le gémissement se changea en sanglots continus. »

Récit sobre, précis, Incident sur la colline 192 est d’une force terrifiante. Il dit la solitude, l’abjection et la tentative de retrouver dignité en payant sa dette.

sf_advisor_on_pbr

Considérée d’abord comme « un dommage collatéral », selon  l’ignominieux euphémisme militaire, la mort préméditée de Mao sur la colline 192 est celle de l’humanité tout entière.

Elle a lieu en 1966, en 2017, maintenant.

Il importe de lire le témoignage de Sven Eriksson (la forêt, le procès, le retour à la vie civile) parce que viols et meurtres ont le nom de nos pères, de nos oncles, de nos frères, et que le couteau de chasse abandonné dans la jungle porte peut-être encore notre nom.

Appelons alors littérature l’espoir fou de sortir de l’ordre du crime.

 « Au-dessus des institutions destinées à protéger le droit, les personnes, les libertés démocratiques, il faut en inventer d’autres destinées à discerner et à abolir tout ce qui, dans la vie contemporaine, écrase les âmes sous l’injustice, le mensonge et la laideur. Il faut les inventer, car elles sont inconnues, et il est impossible de douter qu’elles soient indispensables. » (Simone Weil)

book_800_image_cover

Simone Weil, La Personne et le sacré, éditions Allia, 2018, 82 pages

Incident-sur-la-colline-192

Daniel Lang, Incident sur la colline 192, traduit de l’américain par Julien Besse, éditions Allia, 2018, 126 pages

Découvrir les éditions Allia

(Sorti en 1989, le film de Briam de Palma, Outrages (Casualties of War) est une adaptation de l’histoire de Sven Eriksson. Il faut peut-être le revoir)

main

Se procurer La Personne et le sacré

Se procurer Incident sur la colline 192

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s