L’énigme des visages, portraits de femmes incarcérées, par la photographe Bettina Rheims

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© Bettina Rheims

« Elle est là depuis six ans et demi. Depuis, elle n’a vu ses enfants qu’une seule fois. Ils habitent loin. Maintenant, elle a des problèmes de dos. Elle aussi parle de se reconstruire. « Ici on discute beaucoup de tout ça. On n’est pas des criminelles pour le plaisir. Au début, je n’ai pas su ce que j’avais fait, c’était comme si j’avais oublié que tout était vrai. Je n’arrivais pas à recoller les morceaux. Ça a duré quatre mois avant que je sache que j’avais tué mon mari. Je ne savais plus écrire, je ne savais plus lire. C’est comme si j’étais redevenue une enfant de 7 ans. Il fallait tout réapprendre. »

On ne sait rien d’elles, mais on les contemple, maquillées ou non, coiffées ou non, enfermées en leurs visages comme en leurs douloureuses histoires.

Elles, ce sont des femmes incarcérées qu’a pu rencontrer la photographe Bettina Rheims avec l’aide de l’administration pénitentiaire et le soutien de l’avocat, ex-garde des Sceaux, Robert Badinter.

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© Bettina Rheims

Elles, ce sont des regards de femme à femme, une volonté de saisir en chacune une singularité, une unicité, une subjectivité riche, dimensions déniées par l’uniformité de l’univers carcéral.

En plus de soixante portraits, Détenues, qui est un livre (Gallimard, collection Blanche, grand format), mais aussi une exposition (au château de Vincennes, puis au château de Cadillac, deux lieux historiques d’enfermement de femmes), rétablit l’instant d’un acte artistique partagé la dignité de chaque personne ayant accepté d’entrer dans le hors-temps du studio de photographie.

Le travail de Bettina Rheims auprès de ces femmes anonymes n’est pas antagoniste avec celui qu’elle a pu effectuer auprès de femmes célèbres ou médiatiquement reconnues (voir son importante monographie chez Taschen), car il s’agit chaque fois d’interroger la condition féminine, les représentations identitaires et de genre.

Qu’est-ce que la féminité lorsque l’on est en prison ?

Qu’est-ce qu’un corps de femme privé d’amour et d’attention ?

Que sont des yeux socialement abîmés ?

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© Bettina Rheims

Que deviennent des femmes loin de leurs enfants, quelquefois, de leurs proches ?

Des invisibles apparaissent dans toute leur humanité, et c’est bouleversant, tant nous peinons à imaginer de quelle dureté, physique, morale, relève la privation de liberté.

Les portes de fer de la machine carcérale s’ouvrent, et nous voyons de la fragilité, des blessures, des peines, mais aussi des retrouvailles d’avec soi-même, des possibilités de désir.

Eve baisse son soutien-gorge. Dans son dos, un ange s’apprête à lancer une flèche. Sa peau n’est plus celle d’une jeunette, mais la force de vie, d’attraction, est là, dans les bijoux, la pose, bras nus relevés croisés derrière la tête, la couleur rouge du tissu souple qu’elle porte.

A côté d’elle, Stéphanie arbore un tee-shirt noir où se lit l’inscription « Interdit de me donner des ordres ».

En collants et petite robe, une main de Fatma en or autour du cou, Lili a des yeux d’effroi, mais un beau corps trop longtemps abandonné.

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© Bettina Rheims

Nyamaa semble encore trop enfant pour être ainsi détenue.

Les mains parlent, les bouches fermées parlent, les habits parlent, et les poitrines, les chevelures, les parures.

Nous sommes dans les institutions pénitentiaires de Roanne, Rennes, Poitiers-Vivonne, Lyon-Corbas, avec Marie, Virginie, Kris, Cynda, Cloé, Chanel, Anissa, Ophélie, Norine, Soizic, et des dizaines d’autres femmes photographiées, aimées.

Elles sont nos mères, nos sœurs, nos épouses, nos amies, nos amantes.

« Elle a eu un carton jaune parce qu’elle a élevé des escargots en cellule. Les escargots, elle les élève parce que c’est son secret de beauté. Tous les soirs, elle pose ses trois escargots sur son visage. Elle les nettoie au sérum physiologique et récupère la bave. C’est pour ça qu’elle a une belle peau. »

Il y a du bruit, des amitiés définitives, des suicides manqués, ou pas, des espoirs fous, des traces de coups, des tentatives d’évasion, et bien plus souvent qu’on ne peut le croire la bienveillance des gardiennes.

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© Bettina Rheims

« Dans toutes les prisons, les femmes basques marchent souvent par deux. Ce sont de grandes sportives, la plupart ont de très longues peines. En général, leur homme est incarcéré dans le quartier des hommes et, à heure fixe, tout le monde se tait pour que l’homme puisse crier quelque chose à sa femme. Ils se crient mutuellement leur amour et toute la prison se tait pour qu’ils puissent s’entendre. »

On peut lire aussi cette phrase à la toute fin du livre : « Que toutes celles qui m’ont fait confiance en posant pour moi sachent que je ne les oublierai jamais. »

Et l’on ne doute pas une seconde que ces quelques mots soient vrais.

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Bettina Rheims, Détenues, textes de Bettina Rheims, Nadeije Laneyrie-Dagen, Robert Badinter, Gallimard, 2018, 180 pages

Site Gallimard

Exposition Détenues, au château de Vincennes, du 9 février au 30 avril 2018, puis au château de Cadillac, du 1er juin au 4 novembre 2018

Entrer au château de Vincennes

Visiter le château de Cadillac

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Se procurer Détenues

Se procurer la monographie Bettina Rheims chez Taschen

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