La photographie comme relation humaine, par Susan Meiselas

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USA. Cambridge, MA. 1971. 44 Irving St.
Autoportrait, 44 Irving Penn Street,
Cambridge, Massachussetts, 1971
© Susan Meiselas / Magnum Photos

« Quel que soit notre degré d’implication, la réalité nous échappe. »

Pour comprendre la personnalité et la démarche esthétique de la photographe américaine Susan Meiselas, il faut s’attarder sur son autoportrait de 1971 faisant songer à une image de Francesca Woodman.

La jeune auteure née en 1948 à Baltimore y apparaît dans toute sa grâce, jambes nues, visage grave, assise dans un fauteuil duquel elle s’efface progressivement.

Bientôt ce corps gracile rencontrera dans des fêtes foraines de son pays des strip-teaseuses professionnelles (complicité de femmes, série Carnival Strippers), puis des révolutionnaires sandinistes au Nicaragua (complicité politique).

L’image pourrait être mexicaine, presque surréaliste. Verticalité de l’avocatier, frontalité du regard, diagonales des lattes du parquet et du noble fauteuil, sensation de magico-existentiel.

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Avant le show, Tunbridge, Vermont, 1974
© Susan Meiselas / Magnum Photos

Accompagnant l’exposition actuellement en cours au Jeu de Paume (Paris), les éditions Xavier Barral publient Susan Meiselas, En première ligne (édition originale chez Thames & Hudson Ltd, London, 2017), monographie précieuse des travaux de la photographe commentés par elle-même, ensemble complété d’un entretien avec l’éditeur et directeur artistique Mark Holborn.

S’ouvrant et se terminant par deux séquences d’effroi (des charniers irakiens), En première ligne offre un panorama très juste de l’œuvre à la fois intime et documentaire d’une photographe ayant toujours considéré l’image seule comme insuffisante.

Pour lui accorder son statut de preuve, il convient donc de la faire parler, d’en parler, de l’inscrire dans un ensemble plus vaste, d’entrer en communication avec elle.

Elle n’est pas donnée d’emblée comme une conclusion ou point d’acmé d’une enquête, mais comme l’un des tessons d’une mosaïque en construction.

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Exemplaire de Nicaragua : juin 1978 – juillet 1979,
avec les notes prises lors de mes recherches pour retrouver
les protagonistes des photos
pour le film Pictures from a Revolution
(coréalisé par Susan Meiselas, Richard P. Rodgers et Alfred
Guzzetti), juillet 1991
© Susan Meiselas / Magnum Photos

Il faut ainsi des années pour comprendre peut-être quelque chose à une situation abordée dans toute sa complexité.

N’hésitant pas à interroger longuement les personnes qu’elle photographie, Susan Meiselas cherche davantage le dialogue et le processus menant à une forme de lucidité que le point final.

Si certaines de ses images sont devenues iconiques – tel Mototov Man montrant au Nicaragua un révolutionnaire lançant un cocktail molotov conçu à partir d’une bouteille de Pepsi – là n’est absolument pas son désir premier.

Documentant la condition féminine dans ses multiples dimensions (tension avec les codes de la représentation dominante, violences diverses, relation de pouvoir inversé dans le statut des combattantes kurdes, spontanéité des filles indomptables de Prince Street à New York), Susan Meiselas s’interroge constamment sur sa propre légitimité, et son regard de témoin privilégié, ne masquant pas ce que peut avoir de voyeuriste parfois (la volupté des strip-teaseuses, les pratiques SM, la mort au travail) la pulsion scopique (l’œil vautour).

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Pebbles et une amie dans le métro vers Rockaway Beach,
New York, 1978
© Susan Meiselas / Magnum Photos

Il faut aller vers ses images avec la volonté d’un échange, d’une mise au travail, d’un déplacement.

A Cuba, au printemps 1977, Susan Meiselas rencontre un peuple qui la fascine par sa liberté, avant que de partir sur les routes de l’Amérique centrale et du Sud pendant une dizaine d’années, tentant de comprendre les révolutions alors en cours.

En 1978, la photographe de l’agence Magnum est au Nicaragua : « De petits événements se multipliaient autour de moi, mais ils me paraissaient déconnectés les uns des autres. Je ne comprenais pas à quoi ils correspondaient ou sur quoi ils pouvaient déboucher. Je me déplaçais à travers le pays en capturant des moments isolés, en enregistrant les étapes d’un processus en pleine évolution. »

Refusant le rôle de simple illustratrice, la reporter expose aussi ses doutes, ses incompréhensions, sa rage.

« La plupart du temps, je travaille dans la colère – colère contre moi, contre la situation. Je n’arrive pas à croire à ce qui se passe. Je suis stupéfaite de ce que les gens endurent. Pas le temps d’intellectualiser. Les contradictions se multiplient néanmoins. »

La position d’observatrice n’exclut pas l’empathie, mais nécessite, pour ne pas être instrumentalisée, une sorte de distance critique quand les slogans ou les armes imposent leurs cris.

Puis, c’est le Salvador, la violence omniprésente, la mort, les cadavres abandonnés dans la poussière, les cruautés envers les vaincus, et, sur la frontière entre le Mexique et la Californie, la fuite éperdue des clandestins dans les bois, des arrestations, des camps de fortune.

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Soulèvement populaire,
Masaya, Nicaragua, septembre 1978
© Susan Meiselas / Magnum Photos

Revenir (au Nicaragua), insister, interroger, se déprendre de soi-même (premier séjour au Kurdistan, en 1991) avec toujours la même nécessité de témoigner et de constituer une archive.

Susan Meiselas met alors son regard au service d’un peuple éclaté entre plusieurs pays, soucieuse de lui donner par son travail une visibilité et une unité, dans la sensation du temps qui passe – livre Kurdistan : In the Shadow of History, 1997, accompagné du site www.akakurdistan.com conçu comme un dépôt de récits et d’images, un enrichissement de la mémoire collective.

Importent ici la boucle de l’échange et la compréhension mutuelle.

En outre, si le leitmotiv de la métamorphose (de la jeune fille à la femme, parfois battue ; de la femme à la strip-teaseuse ou à la combattante ; des forces de vie aux forces de mort ; du visage au masque ; de la dictature à la liberté, ou inversement ; de l’archive à la reconstruction)  ne cesse d’insister dans l’œuvre de Susan Meiselas, il est possible de le comprendre comme un échange don/contre don, une force dynamique constante, un jeu ultime avec les polarités, à la façon de la série Pandora’s Box, documentant le théâtre des relations sadomasochistes (des femmes dominatrices et leurs esclaves volontaires) comme une façon de mourir sur la frontière tout en gardant la possibilité de renaître à loisir, ce qui s’appelle tout simplement peut-être l’art.

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Susan Meiselas, En première ligne, texte de Susan Meiselas, entretien avec Mark Holborn, Editions Xavier Barral, 2017, 254 pages   

Editions Xavier Barral

Exposition rétrospective au Jeu de Paume (Paris), du 6 février au 20 mai 2018

Jeu de Paume

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Jeunes s’entraînant au lancer de grenades artisanales
dans la forêt voisine de Monimbo, Masaya, Nicaragua, juin 1978
© Susan Meiselas / Magnum Photos

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Se procurer Susan Meiselas, En première ligne

 

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