L’art comme rencontre et émancipation, par Brigitte Mouchel et Julie Aybes

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© Brigitte Mouchel

Julie Aybes, photographe, et Brigitte Mouchel, écrivain, plasticienne, conçoivent l’art comme un écart, un déplacement, un dialogue, une tendresse, une friction.

Leur projet de fonder à Huelgoat (Finistère) une galerie ayant vocation à être un centre de production et d’accueil, une centrale énergétique, un bouillonnement d’idées et de sensibilités, répond à la nécessité de penser l’identité de façon relationnelle.

Au cœur des Monts d’Arrée, la créolisation du monde, selon la belle expression d’Edouard Glissant, est un entrelacs de gestes artistiques, de vents étranges, de paroles inattendues, de chemins de vie complexes.

Nous avons conversé à propos d’un projet poétique et politique, proposant, au-delà des paroles affirmatives, une réinvention de soi et du monde.

Vous êtes responsables de la galerie méandres, située dans l’ancienne école maternelle de Huelgoat (Finistère). Pouvez-vous présenter l’histoire de ce lieu et l’ambition de votre galerie ?

C’est une ancienne école, construite en 1950, avec de grandes salles de classes, de nombreuses fenêtres, un préau, une cour, un grand arbre… Elle respire l’enfance, un peu la nostalgie. En 2009, Michel Guinot, artiste peintre, achète les bâtiments et y installe la galerie le K° qu’il animera jusqu’en 2017. Nous cherchions un lieu pour mener un projet associatif de galerie, d’accueil d’artistes… Grand, habité d’une belle histoire. Prendre le relais de Michel nous enthousiasme.

La galerie méandres est un lieu indépendant (associatif) d’exposition, d’édition et de réflexion, dédié aux arts visuels contemporains et à la littérature.

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© Brigitte Mouchel

Autour d’idées, de questions qui nous concernent, méandres souhaite inviter chaque année plusieurs artistes, inventer des scénographies, afin de créer des conversations, complémentarités ou frictions, échos, échappées.

Nous accompagnons les expositions de moments de rencontres sensibles, ouverts à tous.

méandres a aussi en projet l’accueil d’artistes en résidence.

Nous souhaitons permettre de penser le monde en images, inviter à un partage du sensible, pour tout un chacun : voisins, baladeurs, amateurs d’art, enfants, curieux… l’art mis en usage.

Nous essayons de proposer non pas un regard sur le monde, non pas des réponses, mais un cadre de vision singulier qui peut stimuler la pensée et la sensibilité, ménager des écarts, des respirations, loin de la pensée unique et de la conformité des représentations, laissant la place à la pluralité, au complexe, à l’aléatoire, à l’inquiétude, à la fragilité — participant ainsi à construire une version ouverte du monde, à maintenir un désir d’altérité, à fabriquer du commun.

Exigeante tant au niveau esthétique qu’humain, méandres a le souci du meilleur accueil des artistes et des visiteurs.

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© Julie Aybes

Que représentent Huelgoat et les Monts d’Arrée pour vous ? Y avez-vous des soutiens ? Quels sont vos liens avec la population locale ?

Les monts d’Arrée sont des paysages qui nous inspirent : la ligne de crête, son aspect âpre, le vent, la lande, les forêts embrouillées, complexes… Et une histoire de vies rudes : les ramasseurs de chiffons, les mines, les carrières, peu de terres cultivables… Plus tard, la construction de la centrale nucléaire de Brennilis, le village aujourd’hui déserté. Des hameaux vivants, des jeunes qui s’installent avec des projets de vie singuliers.

Huelgoat est une commune qui a une histoire qui nous plaît : de la résistance (contre les curés, contre le pouvoir… une commune très tôt communiste) et, en même temps, un brassage de population, un tourisme de randonneurs et de rêveurs, des étrangers qui s’installent. Le lac noir, une équipe municipale ouverte, les habitants sympas (le sourire de la boulangère, les blagues du patron du café, les bonjours des voisins, le simple du quotidien).

Nous habitons en Bretagne depuis quelques années (doux ans ans à Douarnenez pour Brigitte, quatre ans à Brest pour Julie) et nous avions déjà des amis, des réseaux : la Quincaille à Poullaouen, les éditions Isabelle Sauvage à Plounéour-Ménez, la Grande Boutique et mt-galerie à Langonnet, le café-librairie L’autre-Rive à Berrien, Les Moyens du bord à Morlaix, l’association La Fourmi-e à Rostrenen… C’est un réseau de collègues, mais aussi d’amis. Nous partageons des convictions fortes, des réflexions sur nos activités, nos projets, notre inscription dans le territoire, la culture en milieu rural, l’état des lieux des politiques culturelles, le statut des artistes… Nous sommes partenaires pour des événements dès ce printemps (le festival les possible(s), les Primeurs). Nous avons aussi des antennes plus loin.

Notre territoire est un ensemble de liens, proches et lointains, pérennes ou éphémères.

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© Julie Aybes

Ne s’agit-il pas de prolonger le dialogue entre Victor Segalen et André Breton venu en ces lieux saluer le poète des confins ?

Nous ne sommes pas attachés à des poètes ou artistes parce qu’ils auraient vécu ou voyagé ici. Nous sommes habités par de nombreux artistes, leurs œuvres, leurs histoires. Ce n’est pas lié au territoire mais plutôt à une proximité de sensibilité.

Vous appartenez au collectif « et meutes », dont on perçoit par son nom la visée subversive. Quels sont ses objectifs ? De qui est-il composé ?

Le collectif et meutes n’est (pour l’instant ?) composé que de nous deux.

Et meutes, c’est l’idée de mettre en mouvement — émouvoir et émeutes ont la même étymologie. Une émeute est une manifestation spontanée résultant d’une émotion collective. Une émotion serait une sorte d’émeute intérieure, qui pousse au soulèvement (de rires, de larmes, de paroles, d’actions…)

Il y a effectivement aussi un aspect subversif : nous souhaitons faire vivre et aimer les arts visuels et la littérature d’une autre manière que celle, parfois caricaturale, des lieux institutionnels (dans un entre soi élitiste et hermétique), d’une autre manière que celle du secteur marchand (très éloigné des gens, souvent lié à de l’investissement international et une vedettisation de quelques artistes élus). Nous préférons cultiver l’intensité, la gravité, la pensée en mouvement, plutôt que le divertissement ou le spectaculaire. Nous pensons que la culture est un ensemble d’idées, d’œuvres et de pratiques qui nous aident à questionner les traditions, les déterminations de groupes, les habitudes ; qui nous ouvrent un devenir encore inconnu. Par ce mouvement, elle est source d’émancipation, d’accomplissement et de transformation singulières et collectives.

Cette dynamique se fabrique dans la confrontation au monde contemporain et aux autres. Les artistes participent à la construction de cette culture en mouvement. Nous pensons que la valeur de l’art ne réside pas dans l’accumulation de savoirs ou la production de spectacles et d’objets, mais dans l’invention et la mise en usage d’expériences sensibles.

Je lis dans vos textes les notions d « agencement » et de « partage du sensible », ainsi qu’une citation du fondateur du théâtre du Radeau au Mans, François Tanguy, dont on sait l’appétit pour les tables chargées de livres offerts à tous. Les pensées de Gilles Deleuze et de Jacques Rancière nourrissent-elles vos réflexions théoriques et politiques ?

Oui. Deleuze (l’entre-deux, les devenirs, les lignes de fuite), Jacques Rancière (le partage du sensible, ses pensées sur la démocratie), Derrida (sur l’hospitalité), Edouard Glissant (la créolisation du monde), Jean-Luc Nancy (ses pensées contre les mythes et sur le commun non pas posé au départ, mais à construire), Georges Didi-Huberman (la façon dont il éclaire notre regard), d’autres encore, des poètes aussi : c’est une vraie nourriture, pas figée. Nous nous laissons traverser par ce qui arrive du monde — à travers des livres, des images, à l’écoute de paroles, entendues de-ci de-là, au quotidien, dans les rues, à la radio, dans la presse…

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© Julie Aybes

Nos questionnements se portent finalement beaucoup sur l’identité, la rencontre, l’échange, l’altérité. Considérer que ce qui définit une identité (d’un être humain ou d’un groupe), ce n’est pas l’exclusion de l’autre, c’est l’aptitude à être en relation avec la diversité du monde, c’est l’aptitude à inscrire le changement dans la définition de l’identité, c’est l’aptitude à imaginer l’imprévisible. méandres propose un partage du sensible qui bouscule plutôt que conforte.

Vous comptez recevoir un artiste en résidence. Quel sera son cahier des charges ? Comment sera-t-il choisi ? Selon quelles modalités ?

C’est un projet qui se concrétisera d’ici quelques années (nous devons faire des travaux pour aménager un logement-atelier). L’idée est d’inviter un artiste à travailler autour des questions posées par l’exposition de l’année suivante. Nous souhaitons provoquer un croisement, un dialogue entre son travail et nos questionnements, le tout traversé par son quotidien ici.

Un temps de résidence rémunérée (c’est important !), un moment et un lieu propice à la création, loin du quotidien.

Nous serons attentifs à enrichir son travail de rencontres et d’échanges (avec des habitants, des lieux, d’autres artistes…).

Votre première exposition s’intitule rien d’inquiétant. De quoi s’agit-il ? Le principe général de cette exposition n’est-il pas immersif ?

Oui, c’est une exposition « immersive ». Vivre une expérience sensible est ce qui nous touche le plus dans une exposition, un film, un spectacle ou encore un livre. C’est ce qu’il nous semble important de proposer. Le visiteur n’est pas appelé à « comprendre » mais à ressentir.

Cette exposition est une tentative de traduire, de manière poétique et fragile, quelque chose d’indéfinissable, d’intangible : on traverse un paysage, il sourd un sentiment connu.

(…) elle marche lentement, se tait, herbes — virer à gauche et continuer tout droit sur un chemin empierré vers l’est — cheminant au pied des roches pour arriver à une route — emprunter cette route à gauche jusqu’à l’entrée du village — l’endroit est lent, on marche sous l’horizon, herbes, tant de bêtes cachées crissent, frottent, faibles — tourner à gauche et traverser le village — un vieil homme sur le seuil, suivant du regard — cheminant le long du barrage, franchir le ruisseau, rejoindre l’aire de départ — longueur 15 km, durée 3h45, balisage jaune, des passages humides et boueux — difficultés — cherchant l’accès, on ne sait (…)

un bruit, elle n’est pas sûre

le chemin vers le désastre — elle n’est

les pas sur le chemin — un pas et soudain —

comme une guêpe qui entre dans la voiture (…)

C’est un paysage sauvage, quasi désert. Par son isolement, ses lumières et ses bruits particuliers, ses nuits, ses souffles, il suscite des émotions diverses, voire contradictoires : espace clos et ouvert, protégé et fragile, à l’écart des bruits du monde et au cœur de signaux et messages. Un paysage qui peut inciter au silence, au recueillement, à l’intime, au paisible, au repli ou encore à un certain malaise, une certaine fièvre, un sentiment d’étrangeté ou de perdition. C’est un lieu propice à explorer la confusion des silences et des inquiétudes.

Errer un peu au hasard, s’imprégnant du lieu, à l’écoute, en alerte : les détails, éphémères, fragiles, et ce qu’on imagine, ce qu’on ressent, les connivences entre les lieux et les émotions… Flâner ainsi dans le monde, mais aussi dans sa propre vie, sa mémoire. Raconter un dépaysement, raconter son passage : ni miroir de soi, ni fenêtre sur le monde, écrire cet entre-deux, avec l’idée d’un partage, à la fois seul et présent, sorte de carnet de voyage singulier, subjectif et sensible du pays traversé.

Là, quelque chose d’inattendu peut arriver, arrive, s’imagine.

Questionner les paysages traversés en laissant la représentation distante, sans enjeu de consolation, ni de réconciliation, avec l’envie que cela reste inquiétant, sans simplification ni explications — il ne s’agit nullement de réaliser des documentaires. Chercher à enregistrer l’expérience du lieu — pas la chose elle-même, mais l’effet qu’elle produit : le sentiment d’étrangeté, une tendresse pour les choses imperceptibles, pauvres, humbles, les lieux et les histoires un peu bancales, « penchées ».

Proposer une expérience sensible : bruits et images captés — le vent, les herbes, les pierres, les pas sur les chemins… Texte poétique, images qui frémissent.

Brigitte Mouchel, vous avez publié en 2010 aux éditions Isabelle Sauvage, Evénements du paysage. Comment avez-vous conçu ce livre ? Quelles en sont les lignes directrices ? Les éditions Isabelle Sauvage se trouvent non loin de chez vous, à Plounéour-Ménez. Comptez-vous travailler ensemble de nouveau ?

Les éditions Isabelle Sauvage sont nos voisins et amis. Isabelle et Alain avaient remarqué mes textes lors de salons de livres d’artistes et de poésies. En 2010, ils m’ont proposé d’éditer mes textes. Je leur ai envoyé un paquet de manuscrits, sans dates, dans le désordre. Ils ont fouillé, lu et inventé un recueil. Pour moi, cette édition, c’est une reconnaissance de mon travail de poète, c’est aussi faire partie d’une « famille » dans laquelle je me sens bien (les auteurs des éditions Isabelle Sauvage). Ils m’ont permis de prendre conscience de mes thèmes d’écriture, de mieux les affirmer, de progresser. Un deuxième recueil est prévu en avril – je suis en train de relire les épreuves !

Nous suivons de près leurs projets : le festival, les résidences, les stages. Nous accueillons d’ailleurs une exposition du 24 avril au 13 mai, dans le cadre du festival les possible(s).

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© Brigitte Mouchel

Julie Aybes, en tant qu’ancienne élève de l’Ecole nationale supérieure de la photographie d’Arles, quel est votre lien à l’objet-livre photographique ? De quel nature est votre dialogue avec les Monts ventd’Arrée ?

Je travaille le livre comme je travaille l’exposition ou encore la vidéo : par la mise en rapport, le montage d’images, en questionnant ce que provoquent ces juxtapositions, mais aussi les formats, les intervalles, les rythmes, les silences… Quel est le lieu où surgissent les images ? Quelle est sa forme ?
 Combien de recoins, de fenêtres, de murs, de pages ?
Est-ce un lieu vide ? Silencieux ? Obscur ?

Le livre est une succession d’espaces. Ces espaces n’étant à priori pas perçus simultanément, il est aussi une succession d’instants — quelque chose arrive, dans et par le livre, qui sans lui n’existerait pas. Il propose un itinéraire à suivre, un itinéraire singulier. Il crée des contextes, des conditions de nouveaux rapports d’où naissent des significations. Il aiguise le sens des petites différences, de l’écart de perception, du fait même qu’il rapproche ce qui ne se laisse pourtant percevoir que dans la succession des pages, l’alternance de l’apparition et de la disparition. Il me semble que ce qui fait sens est dans l’entre-deux plus que dans les choses elles-mêmes.

Je travaille le montage vidéo avec des questionnements identiques : mises en série, déroulement du temps, rythmes, narration qui efface, rapproche, permet l’oubli, le retour, l’arrêt, les réminiscences.

Lorsque je prépare l’accrochage d’une exposition, je réfléchis aussi avec ces outils : comment provoquer le déplacement du visiteur, son regard, ses perceptions et sensations, pour que son cheminement donne sens, agence les images.

En ce qui concerne les Monts d’Arrée, j’ai traversé ce paysage bien avant d’y habiter — rien d’inquiétant, travail présenté aux méandres cette année, a d’ailleurs été réalisé avant que l’on s’installe à Huelgoat. Je suis troublée par ce type de paysages : les variations de lumière, les pierres, l’âpreté, les vestiges industriels, le vent qui traverse.

Propos recueillis par Fabien Ribery

Brigitte Mouchel et Julie Aybes, exposition rien d’inquiétant, galerie méandres (Huelgoat, Finistère), du 31 mars au 22 avril 2018, et du 19 mai au 16 septembre 2018

Galerie méandres

Site de Brigitte Mouchel

Site de Julie Aybes

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Editions Isabelle Sauvage

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