Editer, rester vivant, hochroth-Paris, par Nicolas Cavaillès

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J’ai découvert récemment, avec le plus grand enthousiasme, le catalogue des éditions hochroth-paris, structure éditoriale en expansion, née d’abord à Berlin.

Consacrée à la poésie peu visible – expérimentale, du XVIe siècle, roumaine, albanaise, sarde, française -, hochroth-paris propose des livres d’une très grande qualité (contenu, maquette, impression), comme des bijoux baroques, rares et inspirants.

J’ai souhaité converser avec son animateur, Nicolas Cavaillès, par ailleurs auteur de livres superbes aux éditions du Sonneur, notamment le récent Le mort sur l’âne (chronique à venir dans la revue Artpress).

Eloge donc de la poésie comme action clandestine, liberté, et ardeur transmissible.

« Arancino arancino / arancino parfumé, / je voudrais une nuit noire / un mur de briques / et un son de guitare / qui enchante le monde. » (Sergio Atzeni)

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Qu’est-ce que la structure hochroth Publishers, présente dans différents pays d’Europe ?

Hochroth est un réseau de micro-édition de poésie, originaire d’Allemagne mais effectivement présent aujourd’hui dans plusieurs pays d’Europe (et qui pourrait aussi bien s’étendre sur d’autres continents, à commencer, bientôt, par l’Amérique du Sud). Chaque « antenne » ou maison est indépendante quant à son catalogue, mais partage avec les autres un concept : un logo, un format, qui peut toutefois être décliné à loisir, et un mode de fonctionnement dont les principales caractéristiques sont la fabrication artisanale des livres, l’auto-distribution, et l’attention portée aux jeunes auteurs ou aux œuvres méconnues.

Quel est son modèle économique ? Chaque structure éditoriale associée à la maison mère de Berlin – à Budapest, Riga, Paris, Vienne, Leipzig, Tübingen, Munich, Bielefeld, Wiesenburg – a-t-elle une véritable indépendance ?

Financièrement, chaque maison est indépendante. L’avantage du réseau fait seulement que, si besoin était, certaines maisons pourraient en aider une autre qui serait en difficulté. Tout a commencé par hochroth-Berlin, mais hochroth-Berlin a aujourd’hui le même statut que les autres, et les décisions concernant l’ensemble du réseau sont prises par nous tous.

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Comment avez-vous été amené à prendre en charge hochroth-Paris ?

J’ai contacté Marco Beckendorf, le fondateur de hochroth, qui dirige aujourd’hui hochroth-Wiesenburg. Jusque-là, le réseau hochroth était largement germanophone, mais Marco était très enthousiasmé par l’idée de créer une antenne francophone, et il m’a tout de suite fait confiance, ce dont je lui sais gré.

Le choix de la micro-édition correspond-il, au-delà des contraintes économiques, à une volonté politique de jouer le rôle de David face à Goliath ? N’est-ce pas aussi à cela que correspond le « rouge vif » du mot hochroth tel qu’écrit par Caroline de Günderode ? L’écrivain sarde Sergio Atzeni, que vous publiez, ne définit-il pas parfaitement votre éthique et votre démarche d’éditeur par ces mots : « La poésie est action clandestine, sabotage, défi perdu face à l’ordre des choses, et ce livret est clandestin, tapé par moi-même avec le Lexikon 80 qui a le a tordu, comme tu le sais déjà, et copié clandestinement par moi-même pour en faire don à quelques amis. » ?

Oui, tout à fait. Le choix de la micro-édition donne paradoxalement une liberté accrue, et prend donc une dimension symbolique, à la fois sur le plan socio-politique et sur le plan esthétique, pour ainsi dire : faire des livres différents et les faire différemment. L’ardeur résistante du Sarde Sergio Atzeni, dont sa traductrice la chanteuse Lou Di Franco a hérité, est un coup de fouet moral très précieux ; comme lui, nous sommes des « erroristes », nos textes sont clandestins et nos coups de massicot ne sont pas parfaits : nos volumes ne s’inscrivent pas dans la « chaîne du livre », mais seulement dans la vie, entre quelques vivants.

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Qu’est-ce que la collection « sine die » où trouvent place des textes de poètes roumains ? Vous êtes vous-même écrivain et traducteur du roumain. Y aurait-il des spécificités à cette poésie en langue roumaine dont vous êtes l’un des plus importants passeurs ? Vous avez traduit pour hochroth-Paris Constantin Acosmei (né en 1972), Ileana Malancioiu (née en 1940), Emil Botta (1911-1977), Irina Mavrodin (1929-2012), Ada Milea (née en 1975) et Mircea Cartarescu (né en 1956), dont l’œuvre semble particulièrement vous intéresser.

La collection « sine die » est en effet dédiée à la poésie roumaine ; elle doit son nom latin à un poème de l’un des plus grands poètes roumains, George Bacovia. Elle est ouverte aux contemporains comme aux classiques. Pour nous autres francophones, la poésie roumaine a l’avantage d’être relativement accessible (le roumain est une langue romane, issue du latin) et prodigieusement séduisante, par sa fraîcheur et par sa richesse – dont veulent témoigner nos quelques volumes (tous bilingues), puisés dans des œuvres radicalement différentes les unes des autres.

Quant à Mircea Cartarescu, le lecteur français qui a su se plonger dans son immense œuvre romanesque (publiée chez Denoël et P.O.L.) aura pu deviner que M.C. a d’abord été, ou est d’abord, poète ; de lui nous avons choisi de publier un long poème intitulé Tout, qui constitue comme le noyau, et le joyau, de toute son œuvre. On peut même parler d’œuvre totale, comme celle de Proust par exemple : une œuvre hors de toutes proportions, qui aspire à contenir la totalité des champs de l’être, depuis l’ego jusqu’au cosmos, de l’anatomie à l’art, etc., et où tout est organiquement lié et rendu puissamment sensible.

… Tout le contraire de ce poète autrement génial qu’est Constantin Acosmei, dont nous avons publié un cycle : Ce qui s’est passé. Lui n’est l’auteur que d’un seul recueil (puisse un éditeur français le publier un jour dans son intégralité) et sa plume rare creuse un sombre sillon volontairement restreint, miné par le silence.

Où trouver vos livres ? Savez-vous qui sont vos principaux lecteurs ? Travaillez-vous avec des institutions, bibliothèques ou autres maisons d’édition ? Avez-vous des partenaires institutionnels ?

Nos livres peuvent être commandés sur notre site, mais ils sont également disponibles dans un petit nombre de librairies qui nous font l’amitié de nous soutenir – par exemple Anima, à Paris (Montmartre), Obliques, à Auxerre, ou encore la récente et excellente librairie dijonnaise La Fleur qui pousse à l’intérieur. Nous n’avons aucun partenaire institutionnel, et ne faisons presque pas d’auto-promotion. Nos lecteurs sont donc des proches, évidemment, ou bien des inconnus qui ont dû à un moment donné s’écarter des grands boulevards de l’édition.

A combien d’exemplaires tirez-vous chaque livre ? Le tirage dépend-il exclusivement de la demande ? Quel est votre plus grand succès public ? Comment l’expliquer ?

Nous démarrons en moyenne par cinquante ou cent exemplaires ; ensuite, nous nous adaptons effectivement à la demande. Au jour d’aujourd’hui, nos ouvrages les mieux vendus sont ceux du domaine français contemporain : Joël Roussiez, Virgile Novarina, mais aussi Julien Gaillard et Jean-Baptiste Monat, dont nous avons publié les premiers recueils, et dont nous avons pu organiser ici ou là des lectures en librairie. Il est hélas plus difficile d’attirer l’attention sur les écrivains étrangers, ou au moins de susciter une curiosité à leur égard, même lorsque ces auteurs sont des références dans leur pays d’origine, comme c’est le cas de l’Albanaise Luljeta Lleshanaku, dont nous sommes le premier éditeur francophone.

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Je compte vingt-quatre auteurs à votre catalogue. Quel est votre rythme de publication ?

Nous voudrions publier quatre livres par an, mais notre rythme est très chaotique, et cela principalement pour des causes extérieures à la maison d’édition. Nous avons déjà beaucoup de manuscrits et d’idées en attente.

Comment travaillez-vous pour retrouver par exemple le nom de Marc Papillon, capitaine de Lasphrise, auteur en 1597 de l’unique ouvrage Premières œuvres poétiques, dont voici un quatrain : « Princes, qui n’estimez que la belle apparence, / Qui en vous comme en nous plus bravement ne luit, / Vous abusez beaucoup, l’honneur qui me conduit / Ne se mesure pas à l’ample corpulence. » ?

Le XVIe siècle est une mine d’or, je le fréquente très souvent ; la langue française n’a peut-être jamais été aussi belle, aussi libre, qu’en ce temps-là, qui est aussi un âge d’or de la poésie – surtout la première moitié du siècle. Du reste, l’inénarrable Papillon de Lasphrise n’est pas un inconnu pour les amateurs de littérature érotique et/ou expérimentale : Jacques Roubaud, par exemple, lui a accordé un large fauteuil dans son anthologie du sonnet Soleil du soleil (chez P.O.L.).

La poésie du XVIe siècle vous intéresse-t-elle notamment pour son aspect baroque ou de bijou étrange (Jean-Baptiste Chassignet) et sa franchise dans l’expression du désir (Pernette du Guillet / Maurice Scève) ?

Oui, c’est vrai. On y retrouve les préoccupations fondamentales, Eros et Thanatos, mais à travers une langue française d’une expressivité, d’une précision et d’une souplesse extraordinaires, aujourd’hui perdues. Ces deux livres sont nés indépendamment l’un de l’autre : l’anthologie croisée de Pernette du Guillet et de Maurice Scève fut notre tout premier ouvrage (et j’aurais pu m’arrêter là), je me suis plongé dans Chassignet quelques années plus tard. Rapprochés l’un de l’autre, ces deux volumes donnent aussi une vision assez juste du XVIe siècle, de ses audaces initiales et des remarquables rigueurs qui les ont suivies. Enfin, il faut dire et redire que Scève est l’un des plus grands poètes français de tous les temps.

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Est-ce ce tropisme pour le baroquisme qui vous fait choisir de publier par exemple les écrits et dessins de nuit de Virgile Novarina et les Partitions scribentiques de Valeri Scherstjanoi, qui sont des graphies, des signes, des traces hiéroglyphiques ?

Je n’explique pas vraiment ce pan expérimental de notre catalogue, mais ces deux livres-là comptent parmi mes préférés, précisément en cela qu’ils nous libèrent des lourdeurs rationnelles du langage courant ; et c’est bien le propre de la poésie, que d’offrir une échappatoire hors de ce monde désespérément compréhensible et compris. L’hypnonaute Virgile Novarina, pour sa part, explore son propre sommeil : ses « textes » mystérieux sont recueillis au cœur de ses nuits, et relèvent du rêve. Valeri Scherstjanoi, lui, est un poète sonore russe, un héritier du zaoum, notamment ; nous avons publié un choix de ses « partitions », et il faut prendre ce mot dans son sens courant, musical, il ne s’agit pas d’une métaphore. Dans les deux cas, Novarina et Scherstjanoi, nous renouons aussi avec une des dimensions les plus saisissantes de la création poétique : le manuscrit.

L’un de vos derniers titres publiés est NYX, six textes bouleversants de Catherine Pozzi (1882-1934). On peut notamment y lire ceci : « Je ne sais pas pourquoi je meurs et noie / Avant d’entrer à l’éternel séjour. / Je ne sais pas de qui je suis la proie. / Je ne sais pas de qui je suis l’amour. » Catherine Pozzi serait-elle du XVIe siècle ?

Oui, on pourrait la présenter comme une poétesse mystique du XVIe siècle… Le poème que vous citez, le dernier qu’elle ait écrit, est d’ailleurs dédié à Louise Labé.

Quel est votre programme éditorial pour les mois à venir ?

Nous publierons bientôt (j’espère) un cycle magnifique de Franck Guyon, intitulé Devant le nombre. F.G. étant lui-même éditeur, permettez-moi de profiter de l’occasion pour vous inviter à explorer le catalogue de sa propre maison, les éditions Marguerite Waknine, avec laquelle hochroth-Paris a beaucoup d’affinités.

Je m’y précipite.

Voilà.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Site de hochroth-Paris

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Se procurer Le mort sur l’âne

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