F.I.J., Fixe l’Image Juste, par Eric Rondepierre

Violette
Violette © Eric Rondepierre

Comme dans la série D.S.L., les images de la série F.I.J. d’Eric Rondepierre sont des reprises de vue de photogrammes de film captés à travers le prisme de la télévision numérique (films de Truffaut, Allen, Polanski, etc.). Ce sont d’abord des prises d’écran d’ordinateur puis des agrandissements sans retouche de l’image capturée. Contrairement au Précis de décomposition, les altérations de l’image ne viennent pas du support pellicule mais d’un usage contre nature des appareils (internet, ordinateur, logiciel de lecture).

Le hasard, les accidents sont compensés par une forte sélection à l’arrivée. L’artiste plasticien s’est uniquement focalisé sur les gros plans d’actrices. Le titre de l’œuvre correspond au titre du film. Par exemple : Lorna pour Le silence de Lorna. La série est composée d’une douzaine d’images : Suzanne, Barbara, Frida, Anglaise, Irène, Jasmine, Laura, Sirène, Véronique, Rosemary, Lorna, Violette. Les formats vont de 40 x 60 cm à 120 x 240 cm.

Ces travaux fascinants sont exposées à la galerie Isabelle Gounod du 7 avril au 12 mai 2018. Simultanément sort un catalogue aux éditions Nuit Myrtide avec un texte de l’artiste dont voici quelques extraits remaniés par lui-même pour L’Intervalle.

« L’œuvre d’Eric Rondepierre réintroduit, dans le cadre d’une culture artistique pleinement légitime, quelque chose de cette brutalité de premier degré qui vise l’image à la manière d’un être réel. Son invention d’un principe figuratif inédit peut se comprendre comme une stratégie permettant la réimplantation, en plein cœur du monde de l’art contemporain, d’une attitude archaïque face à l’image ». (Thierry Lenain, « Un exemple de résistance aux médias de masse sur la scène de l’art contemporain : Eric Rondepierre et sa critique du regard cinématographique » in Colloque « Media and Social Perceptions« , Conseil International des Sciences Sociales, Université Candido Mendes, Rio de Janeiro, 18 – 20 Mars 1998)

Suzanne
Suzanne © Eric Rondepierre

 » « Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence », dit Lévinas (Emmanuel Levinas, Ethique et infini, entretien avec Philippe Nemo, Paris, Fayard, 1982, p. 80.) Il y a une violence faite à l’image mais il y a aussi une violence de la figure représentée dans l’image. Pour finir, il peut y avoir également une violence contenue qui n’apparaît pas directement dans l’image, ni dans la figure. Elle est simplement la façon, pour l’image, de s’altériser.

La destruction est un stade nécessaire, mais dans l’image définitive n’en subsistent que peu de traces. Je garde les visages qui ont survécu à la destruction et qui sont le produit visible de cet acharnement à leur faire perdre la face présentée dans le film. La résiliente offre un visage quelquefois séduisant qui ne porte pas les stigmates de ce douloureux enfantement. D’où l’aspect pictural « pacifié » qui semble sorti tout droit de l’atelier d’un peintre ou du moins d’un façonneur d’image. »

 

Veronique
Véronique © Eric Rondepierre

« Par la photo, Gerhard Richter élimine le regard de sa peinture. En jouant contre les appareils, je le rétablis. Je ne me réjouis pas de l’objectivité d’une peinture qui se serait hissée au niveau de la photo, mais à l’opposé, il me plait de restituer à la photo toute la subjectivité picturale qui lui fait défaut, toutes les violences dont Richter affuble la tradition picturale (violence d’un style, effets de matière, présence d’un intertexte, déformations en tous genres, etc.). J’ai donc nettement l’impression inverse à celle du peintre allemand : je fais de la peinture avec de la photo.

La matière est indifférente, elle n’est pas concernée par les processus de signification, d’esthétisation, de cadrage, de formalité… De même que le travail de la mort ne pense pas, l’accident informatique ne voit rien. L’informe attaque mais en aveugle. Il ne fait pas de distinction. Ce n’est pas une attaque ciblée, c’est une grenade lancée au hasard. »

Laura
Laura © Eric Rondepierre

« Dict. Hist. de la langue française : à propos du mot « effigie », on observe un glissement de la représentation à la fiction : Représentation (tableau, mannequin) d’un condamné à laquelle on fait subir fictivement la peine prononcée par contumace. Mettre en effigie, brûler, pendre, exécuter en effigie, représenter en effigie (droit pénal). Lowie, Anthropologie culturelle, 1936, p. 326 : « les maoris façonnent des effigies de leurs ennemis et les frappent, croyant par là blesser l’individu lui-même».

Le visage public des acteurs est déjà un masque. De plus, dans le cas précis du photogramme, il est privé de sa mimique, de ses regards, de sa voix. Et dans le photogramme disloqué, apparait l’effigie (F.I.J.) : une explosion arrêtée dans son mouvement, et reconfigurée (on songe à la mosaïque dont parle Irénée de Lyon, dans son ouvrage contre les hérésies). »

 

anglaise
Anglaise © Eric Rondepierre

« La star est l’extrême de la visibilité. Périssable et soumise, elle se prépare à une interminable nuit que tout le monde pourra contempler. Elle vient à peine de naître dans son absolue signification que déjà elle s’éteint : et ce lent dégagement qui la suit est une limite qui la serre dans le garrot de l’ordinateur où émergent des monceaux de présences inutiles, inaccessibles. Je me débats avec la star, j’allaite ces figures qui me rêvent, je cours sur le corps de leurs victimes, je me réveille comme elle : absent et royal.

Ma majesté tient à ce monde immobile de créatures gracieuses – si pareilles aux choses – immobiles depuis toujours dirait-on, comme si le mouvement dans son armature de pixels était ouvert à des réveils dans un autre corps que le leurs, un corps que j’aurais confectionné à ma manière, sorte de chef d’œuvre sous couvert d’une patiente imitation, sorti de ses gonds, indifférent aux caresses éphémères de la simulation.

Quelle que soit la durée de leur nuit, les fantômes qui peuplent leurs corps se fatiguent et deviennent des monstres désincarnés, vides et vains. Trop d’ombres ont scintillé un instant, trop de visages se sont reflétés les uns sur les autres. Il s’agit d’en extraire un seul. » (Eric Rondepierre)

 F.I.J., d’Eric Rondepierre, exposition à la Galerie Isabelle Gounod (Paris), du 7 avril au 12 mai 2018

Vernissage le samedi 7 avril 2018, de 16h à 20h

Signature par l’artiste d’une sélection de ses ouvrages à partir de 16h

Site de la Galerie Isabelle Gounod

Site d’Eric Rondepierre

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