L’énigme et la beauté du temps arrêté, par Denis Roche, photographe

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27 décembre 1990. Madurai, Inde © Denis Roche

« Quand vous prenez une photo, quoi que vous fassiez, elle est remplie immédiatement, complètement. Vous ne pouvez pas soustraire le sujet à son environnement plein cadre. Vous ne pouvez rien y faire. Ce fait-là, j’ai besoin de le dire dans mes photos. Je ne suis pas un photographe de la décantation, plutôt de la sédimentation »

On a laissé entendre que Denis Roche, né en 1937, était mort en 2015, mais, à constater la vitalité de son actualité artistique, il est permis d’en douter : deux livres aux éditions Lamaindonne (Les nonpareilles, 2017) et Filigranes (Denis Roche/Bernard Plossu, 2016), deux expositions, à la galerie Le Réverbère (Lyon) et Folia (Paris).

La dernière en date de ses résurrections est un bel ouvrage publié par les éditions Delpire, La montée des circonstances, une anthologie présentant la diversité des recherches par l’image du poète-éditeur-penseur-photographe : les apparitions/disparitions, la machine de vision (le boitier de mélancolie), le cadre/la géométrie, le lien artiste/modèle, la nudité, l’histoire de l’art, le rapport texte/image.

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26 juillet 1984. Orta, Italie © Denis Roche

Les photographies sont ici mises en regard de nombreux extraits de textes écrits par Denis Roche, ou issus d’émissions radiophoniques, choisis par l’écrivain et commissaire d’exposition Farid Abdelouahab et Guillaume Geneste, du laboratoire photographique La Chambre noire, tireur des photos de Denis Roche, son ami.

La question du temps fut pour l’artiste une préoccupation majeure, qui photographia au long cours son épouse, Françoise Peyrot, et instaura avec elle une complicité magnifique, regardant son corps, contemplant son visage, et faisant du désir la rencontre entre un œil, une peau et un lieu.

Confidence à Colette Fellous : « J’aime beaucoup les chambres d’hôtel. Alors j’y fais des photos. J’aime, vis-à-vis de la photo, mais aussi de la vie tout simplement, vis-à-vis de l’amour qu’on y fait, vis-à-vis de ce qu’on y écrit, cette microscopique agitation, quelquefois frénétique, qu’on peut avoir dans un endroit aussi « rien qu’une chambre d’hôtel : vide, anonyme, clandestin. » »

Lorsque tout fuit, la persistance d’un pas de deux amoureux à travers le temps est bouleversante.

Le silence, comme la pensée ou les baisers ou les jeux, réunit.

Denis Roche utilise le retardateur comme on apprivoise la mort, faisant de l’instant de la création – de « la montée des circonstances » – la saisie de ce qui nous dessaisit.

La photographie se regarde, et découvre dans l’accumulation infinie de ses fragments la profondeur du temps.

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20 février 1985. Louxor, Egypte, Habou Hotel © Denis Roche

« Juste avant la prise photographique c’est le temps qui règne, et juste après, c’est la beauté. »

Faisant du trépied une figure anthropomorphe, le photographe, sensible à la modernité telle qu’apparue dans les années 1920 et 1930 (nouvelles expérimentations, nouvelles visions), enchante par le mouvement de ses compositions et ses audaces formelles, loin de la sagesse académique qu’il abhorrait.

Légendant précisément chaque photographie (date, lieu), Denis Roche, dont les autoportraits sont nombreux, sinon permanents, aura utilisé le médium photographique, dans une dimension réflexive, voire métalinguistique, interrogeant sans cesse la double énigme du temps et du lien à l’autre.

Photographiant à de multiples reprises les pyramides et l’Egypte, le voyageur du temps observe un mystère, une construction qui met au défi l’intelligence humaine, comme lorsqu’il prend l’image d’un fauteuil, vide d’abord, puis accueillant le corps nu de Françoise, belle sphinge.

Reflets, miroirs et ombres projetées se multiplient, comme une politesse envers le trop-plein du visible, comme une discrétion de capture.

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27 mars 1981. Karnak, Egypte © Denis Roche

Denis et sa muse sont en Inde, au Mexique, au Maroc, un peu partout en France et dans l’atelier parisien de La Fabrique. Ce qui se joue dans le hic et nunc de la relation amoureuse passée par le filtre photographique est une magique étude du bonheur que ni l’un ni l’autre n’auraient songé à éluder un seul instant.

« … dans la littérature, le temps est intense, mais il ne marche jamais à la fraction de seconde, il n’est jamais brutal, il est toujours tendu, alangui un peu, même intense, mais sur un long moment, à l’intérieur duquel on vadrouille un peu, voilà. Tandis que là, moi je vadrouille avant l’image, très longtemps, des semaines, des mois, et puis le temps se réduit, j’arrive au moment où j’ai prévu de faire la photo et tout d’un coup je suis devant la chose à photographier, et je fais la photo, et donc tout se réduit avec une brutalité, je disais lyrisme et c’est la même chose, tout se résout, tout est terminé, et après on est au-delà, en une fraction de seconde, et je trouve ça tout à fait bouleversant. On peut comme ça jalonner son existence d’une multitude de moments d’une intensité incroyable, c’est absolument formidable. » (Denis Roche, 1994)

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Denis Roche, La Montée des circonstances, introductions de Farid Abdelouahab et Guillaume Geneste, collaboration de Françoise Peyrot, Delpire, 2018, 304 pages – plus d’une centaine de photographies, dont certaines inédites

Delpire Editeur

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Editions Lamaindonne

Exposition Denis Roche à la galerie Folia (Paris), du 5 avril au 2 juin 2018

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Filigranes Editions

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Se procurer La montée des circonstances

Se procurer Les nonpareilles

Se procurer Denis Roche par Bernard Plossu

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