Rio, la mort, le sexe, la drogue et Dieu, par João Pina, photographe

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Violence in Rio de Janeiro.
© João Pina 

46750, titre du livre effrayant et admirable du photographe portugais João Pina (éditions Loco, 2018), c’est le nombre d’homicides ayant eu lieu dans la zone urbaine de Rio de Janeiro entre 2007 et 2016.

Pendant ce temps, Rio embellissait ses façades, investissait dans des stades et équipements sportifs, accueillant en 2014 la Coupe du monde de football, et en 2016 les Jeux olympiques d’été.

Pluie de buts, pluie de médailles, pluie de balles.

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© João Pina 

Pluie de lumière et musique de carnaval pour la sainte au beurre noir posée sur la mini-chaîne hifi (deux premières images).

Dans 46750, ça danse et meurt en gros plan, dans un noir et blanc transpirant de sueur et de peur.

L’énergie de vivre enflammant la favela est de qui sait d’expérience qu’il ne fera de vieux os.

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© João Pina 

Remettre les fleurs en place dans une couronne mortuaire, remettre les seins en place pour que le décolleté tombe bien, laisser les enfants tout voir, de toute façon ils mourront demain.

Tatouages, bras et ventres nus, nuit sexy et atroce.

Des policiers traînent le corps d’un homme qu’ils ont peut-être abattu eux-mêmes. Qu’il est lourd ce con !

Cogne, court, crie, voilà la vie quand les gangs tirent les guns et dégomment.

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© João Pina 

Mauvaise bouffe, mauvaise nuit, mauvais délires.

Ici, c’est surveillance, espionnage, renseignement, protection des sources et cagoule obligatoire pour sauver sa peau.

Le sang coule sur le macadam, qu’aime la nature aux sillons irrigués.

46750 est un reportage au long cours, impressionnant, cru, et mieux qu’un film car les petits caïds du trottoir te tueraient sans hésiter, et pour de vrai, pour un regard de travers.

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© João Pina 

Du haut du Corcovado, le Christ Rédempteur contemple un cimetière qui ne désemplit pas.

Une jeune femme se pince les lèvres, son fiancé vient de mourir sous ses yeux.

Dans la rue, il y a des baby-foot sortis, des lampions et des joueurs de basket, mais ici, c’est avant tout les armes qui occupent le terrain.

Montée sur le toit de ses taudis, la misère s’offre le plus beau des spectacles, une baie pour les surfeurs, les filles à moitié nues et le sourire requin des petites frappes.

 

Les morts défilent, les supporters exultent, et les femmes ont le corps brûlant.

De façon très cinétique, João Pina capte la vie qui va, vient, s’enfuit.

La violence est omniprésente, comme les pleurs, et les désirs de vengeance.

Dans son cercueil de plastique, une femme abattue, enceinte, forme le plus désolant des tableaux.

Mais, à quoi bon s’arrêter ? Il y a une fête non loin de là, et des costumes à préparer.

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© João Pina 

La nuit de Rio scintille, superbe, comme des menottes dans un clair de lune.

Et le poétesse brésilienne Viviane Salles de chanter (ses poèmes ponctuent le livre) : « J’ai déjà tout vu. / Le temps est passé. / Je suis Pierrot. / Mon épouse est morte, / Ma fille mariée, / Mon petit-fils est né. / Je suis vieux mais heureux. / Je fréquente une jeune femme de 30 ans. / Elle s’appelle Sonia. / Elle boit de la bière. / Et soutient le Vasco. / / Hier / J’ai tué un flic de merde / Avec mon révolver. // J’ai tant vu / Qu’aujourd’hui, je peux mourir. »

Madame, il est temps de faire couler la cire pour les cierges de l’église.

Dieu tout puissant, Saint Georges, fais-moi jouir encore un peu au son du funk carioca !

46750 est un chiffre faramineux, dont on prend la mesure à lire jusqu’à l’obsession, aux dos de la première et de la quatrième de couvertures, le défilement des numéros – 4438, 4439, 4440, 4441, 4442, 4443, 4444, 4445… – tombant les uns après les autres comme autant de cadavres secs dans la mare noire de notre mémoire.

Derniers mots : « Je dédie ce livre à mes parents, Herculana et Joaquim, qui m’ont enseigné de lutter, principalement, pour ceux qui ne vivent pas avec mes privilèges. »

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João Pina, 46750, textes Vivianes Salles, éditions Loco, 2018, 156 pages, dont plusieurs pages dépliantes

Site de João Pina

Site des éditions Loco

Les images de ce livre font l’objet d’une exposition au 10e rendez-vous de la photo documentaire Images Singulières à Sète, du 8 au 27 mai 2018

Site du festival Images Singulières à Sète

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Se procurer 46750

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