Une poétique de l’accident, par Gaël Bonnefon, photographe

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© Gaël_Bonnefon

Il y a chez la photographe Gaël Bonnefon une audace expérimentatrice mise au service d’une vision marquée par la chute, le tragique et les éblouissements du monde, comme une volupté du temps envisagé comme matière première.

La réalité se présente chez lui comme une suite incessante d’effacements et de métamorphoses, faisant se lever un doute sur la véritable nature de toute présence.

Les images de Gaël Bonnefon sont donc altérées, fantomatiques, ambiguës.

Une tension se crée entre espaces du dehors et territoires de l’intériorité.

Le traitement rock, presque sauvage, de la pellicule argentique agit sur le spectateur comme une invitation à perdre ses certitudes, et établir un autre rapport à son environnement, intense, aventureux.

Guetteur d’apparitions, Gaël Bonnefon sait que l’attention qu’il porte au plus banal sera porteuse d’inouï.

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© Gaël_Bonnefon

Vous avez souhaité prolonger votre exposition à la Maison Salvan – lieu et projet développé par la ville de Labège (Haute-Garonne) – conçue avec Caroline Pandelé et Pascal Navarro, par un petit livre imprimé en blanc sur noir, Entre les gens. L’avez-vous pensé comme le fantôme de votre exposition ?

Gaël Bonnefon : L’enjeu pour cette édition était de rendre l’impression d’un temps qui se répète, se trouvant donc hors-temps. Ce paradoxe était central lors de l’élaboration de mon projet en Super 8 et Double 8 pour l’installation intitulée Not a Word.

Cette exposition fantomatique est maintenant révolue, cette édition en est la trace, le spectre de son passage.

Paul de Sorbier, directeur de la Maison Salvan : Ce livre se montre effectivement fantomatique par son impression offset à l’encre blanche sur papier noir. Nous souhaitions que l’objet soit autonome, loin de ne faire que témoigner de la temporalité de l’exposition. Au final, il se montre très altéré. Il navigue dans la matière des œuvres montrées sans chercher à souligner la présence des trois auteurs.  Le livre semble vouloir fixer un processus de mémoire qui se délite déjà un peu. L’exposition est un souvenir qui pâlit mais on la sauve tout de même de son oubli total. Cet endroit intermédiaire se révélera peut-être à l’avenir plus juste que la « belle » photographie d’exposition…

Voici un extrait du texte présenté sur le site internet de la Maison Salvan : « Entre les gens est un petit objet éditorial poursuivant l’exposition du printemps 2017 qui réunissait des œuvres de Caroline Pandelé, Gaël Bonnefon et Pascal Navarro. Finalement, ce petit objet hante le souvenir des projets des trois artistes. Ses pages se donnent à voir comme fantomatiques. Elles montrent une mémoire en cours d’altération qui se retrouve néanmoins fixée avant qu’elle ne disparaisse totalement… »

 

Edition-entre les gens p. 46-47

Quelles sont les grandes étapes de votre parcours de photographe ? Auprès de qui avez-vous appris et expérimenté votre métier ?

La réponse est délicate car tout dans mon parcours se succède et se chevauche sans vraiment de stades visibles à mes yeux. Alors que les expériences et rencontres se suivent, la pratique s’affûte malgré un cheminement sinueux, revenant parfois même vers l’arrière. En fait mon travail se nourrit aussi de différentes influences qu’elles soient littéraires, philosophiques, musicales ou visuelles. Au début la photographie se croisait avec les différents médiums abordés lors de mes études aux Beaux-Arts ; il y a une forte influence de la composition picturale, de l’intensité des couleurs des images sérigraphiées, du montage de séquences en film et vidéo ainsi que des installations artistiques et de leur rapport à l’espace. En sortant des Beaux-Arts de Toulouse en 2008 ma recherche portait sur la représentation d’un perpétuel déclin et de sa vision tragique. C’est là que les propositions de partir en résidence d’artiste en Allemagne, puis l’année suivante en Israël furent déterminantes dans ma pratique. Je travaillais alors sur le mécanisme de la chute et ses propositions formelles, puis j’ai élaboré différents travaux autour de la puissance imaginaire du double et des rêves, par exemple au cours d’un projet parcourant la chaîne pyrénéenne. Au fur et à mesure des expositions et des résidences (à la Galerie du Château d’Eau, à l’Été photographique de Lectoure…) le projet intitulé About Decline devint plus dense et se fragmenta alors en plusieurs chapitres. Dernièrement mes photographies ont été acquises par le FRAC Midi-Pyrénées et depuis peu par le Musée Kiyosato au Japon. En 2019 un livre paraîtra aux Éditions Lamaindonne donnant un terme et un aboutissement à ce projet sans fin amorcé depuis la fin de mes études.

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© Gaël_Bonnefon

La notion de survivance des images vous semble-t-elle opératoire pour aborder votre esthétique ? Il y a chez vous des images hantées, à la limite de l’effacement, comme des tremblements de rêves.

Dans mes projets le quotidien côtoie une vision tragique du monde, il est porté par des lumières et des couleurs irradiées. A l’origine règne un doute face au réel et sa représentation, puis face à son affirmation en tant qu’image. Je ne suis pas certain de comprendre la notion de survivance, je dirais plutôt que les choses qui nous entourent cessent perpétuellement d’être ce qu’elles étaient et que chacune d’elles est visible au cours de cette disparition. Cette altération apparaît de manière rémanente.

Pour le projet Not a Word présenté en extraits dans l’édition Entre les gens, il s’agissait de faire se répéter en boucle différentes temporalités de manière désynchronisée.

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© Gaël_Bonnefon

À ce propos Paul de Sorbier écrivait : « Les sujets demeurent, mais ils sont à la limite de disparaître. Ils participent d’un palimpseste et s’inscrivent dans un tout, fait de rayures, de taches, de flashs luminescents, autant d’accidents recherchés depuis la prise photographique et jusqu’au travail en laboratoire. La beauté surgit et saisit. Peut-être parce que les images de Gaël Bonnefon ressemblent à la manière dont la mémoire est enfouie en chacun : un ressac dont chaque vague est plus ou moins imprécise ? Peut-être parce qu’elles se donnent à voir comme un encodage du réel qui se transforme, sous nos yeux, en images de souvenirs ? Le regardeur est invité à la contemplation, au spectacle d’une image dégradée, mais toujours réinventée dans sa dégradation conduisant à une forme d’hypnose ». (extrait du texte de l’exposition Entre les gens – Maison Salvan)

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© Gaël_Bonnefon
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© Gaël_Bonnefon
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© Gaël_Bonnefon

Entre les gens est en noir & blanc, mais vous travaillez également la couleur. Pensez-vous la couleur comme une matière quasi organique ?

Le film argentique est par nature organique. J’utilise exclusivement le noir et blanc pour l’image en mouvement du film Not a Word mais depuis mes débuts je travaille principalement avec des images analogiques en couleur.

Les couleurs crépusculaires y sont vibrantes et lourdes à la fois, picturales et crues, elles ramènent à une intériorité mouvante et semblent sans cesse peser sur les choses. Associées à des lumières écrasantes, elles confèrent aux visions une tension dramaturgique duelle et toujours hors du temps.

Extractions, mon dernier projet est réalisé en résidence d’artiste avec Tilt, pour le festival MAP, c’est un travail inédit et en couleur quasiment monochrome. Il met en scène ce qui est hors champ aux errances nocturnes. L’installation est présentée à la Cartoucherie de Toulouse à partir du 4 Mai jusqu’au 20 Mai 2018.

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© Gaël_Bonnefon

La pellicule Super 8 vous intéresse-t-elle pour sa rareté, sa fragilité, et son instabilité ?

De la même manière que les films photographiques avec lesquels je travaille, il s’agit presque toujours de matériel périmé ou d’une autre époque, mais concernant le film Super 8, Double 8 et 16mm, je le développe moi-même de manière un peu sauvage. Finalement, après avoir été développé et fixé le film est plutôt très stable, alors que ce qui m’intéresse le plus est sa capacité à subir la lumière, à endurer le temps qui passe, à altérer la vision aussitôt qu’il révèle une part de réel.

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© Gaël_Bonnefon

Attendez-vous la nuit ou le crépuscule pour commencer à vivre ? Les images que vous produisez sont-elles de nature à maintenir au plus haut votre désir d’entrer en relation avec la réalité abordée comme un espace de fictions ?

La notion de perte de contrôle dans un monde formaté est liée à l’omniprésence de la représentation du déclin qui se déploie au fil des séquences de mes images. Malgré la fiction en jeu, les photographies ne sont pas mises en scène mais captées de manière brute et directe. C’est avant tout une recherche d’intensité dans les images. L’allégorie du crépuscule qui n’aboutit jamais est récurrente mais cela ne se restreint pas à ce passage vers la nuit.

La fiction tient par le fait qu’elle ne peut être déterminée et qu’elle relève d’une multiplicité d’interprétations.

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© Gaël_Bonnefon

Quittez-vous parfois pendant de longs moments votre appareil photographique ?

Non jamais encore, car à chaque oubli d’appareil il se passe toujours des choses incroyables. Alors, j’en détiens souvent plusieurs sur moi. Cet intérêt pour ce qui surgit du banal appelle à une attention permanente aux choses, l’appareil prêt à déclencher.

Cherchez-vous les images ou naissent-elles de votre façon de percuter le quotidien et d’entrer, pour les exalter, dans un flux de sensations inentamées ?

Le temps d’un instant quelque chose dont émerge une forme de vision m’apparaît, je m’en imprègne avant de tenter de la restituer sur le moment, certainement autrement, ou plus tard sous forme de résurgence, mais je n’anticipe pas vraiment les images. L’accident arrive sans cesse et détient en soi une valeur déterminante, il établit un rapport à ce qui est impermanent, et j’essaie tout le temps de provoquer cet accident et de pouvoir le voir arriver. L’attrait pour ce qui se dégage de l’anodin a une forme de gravité propre et fait que le regard quand il se pose quelque part révèle toujours ce qui y en est autre. Lors de prise de vue, je travaille aussi à partir de préoccupations personnelles, cela permet de canaliser le regard et là où il se focalise.

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© Gaël Bonnefon

Vous préparez actuellement un livre avec David Fourré, responsable des éditions Lamaindonne. Que comptez-vous montrer ? Comment l’imaginez-vous ?

Gaël Bonnefon : Le livre paraîtra en 2019 et c’est vraiment une chance d’élaborer cette édition avec David, nos échanges sont productifs et inspirants. J’y travaille tous les jours en tentant d’aborder l’ouvrage avec une écriture singulière dans le rythme et l’intensité des images. Pour le moment je ne veux pas révéler les photographies ou les séries qui y apparaîtront, mais celles qui y seront rassemblées ont été réalisées sur une période qui s’étale de début 2008 jusqu’à aujourd’hui.

David Fourré – Le livre de Gaël rassemblera des photographies qui courent sur plus de 10 ans et qui pour l’essentiel, étaient organisées en séries. Tout l’intérêt (et la difficulté également) du travail d’éditing sera donc de donner à voir des images sans s’en tenir à la chronologie ou au contexte de la prise de vue, mais bien en cherchant à montrer la personnalité et l’évolution de l’écriture photographique de Gaël. La mise en forme sera donc libre étant donné la diversité des photographies présentées mais également très sobre : pas besoin d’artifices graphiques pour des images qui ont déjà une grande puissance intrinsèque.

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© Gaël Bonnefon

Qu’est-ce que le projet Temps zéro ?

« Temps Zéro » annonce la tempête, c’est un instant en tension prémonitoire d’images, de films, de musique live. Ce projet est imaginé et mené par Stéphane Charpentier, un ami proche et quelqu’un d’important pour moi. Il a su réunir un ensemble frappant de photographes, de musiciens et d’images projetées.

Ce projet prend racine en 2012 dans un climat de crise en Grèce et a déjà été présenté à Paris, Berlin, Braga, Toulouse, entre autres. Ce sont des moments rares et précieux, à chaque fois très puissants et immersifs.

Je tiens aussi beaucoup à ce projet car il réunit des photographes, musiciens, et amis que j’aime profondément.

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© Gaël_Bonnefon

Lorsque vous donnez des workshops, que cherchez-vous à transmettre d’essentiel ?

Je n’ai pas encore réellement mené de workshop, mais je réalise des interventions artistiques avec le Musée des Abattoirs dans des lycées et collèges. C’est un échange réciproque puisque ces expériences avec les adolescents me font beaucoup remettre en question les différentes formes de représentation valables.

Avec l’Association Déclic, initiée avec deux amis photographes à Toulouse – Anne Desplantez et Arno Brignon – nous réalisons des ateliers sur Toulouse dans lesquels nous apportons chacun notre approche personnelle. Pour ma part je cherche davantage à amener les photographes à utiliser une écriture photographique toujours plus personnelle. Il s’agit de trouver et de révéler ce qui nous bouscule et touche personnellement, ce qui nous rend finalement toujours « autre » à nous-même.

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© Gaël_Bonnefon

Comment, par quelles voies aimeriez-vous faire évoluer ou approfondir votre art ?

Très récemment j’ai amorcé un travail en film 16mm et en images fixes au Québec et aux États-Unis en cherchant à expérimenter une vision plus radicale. C’est en fait assez différent de mes précédentes images.

L’expérience en film-ciné et le désir d’approfondir cette technique sont apparus lors d’une résidence d’artiste proposée par Film Flamme à Marseille pendant laquelle ils m’ont prêté une Bolex 16 mm des années 50 ainsi que des films Kodak Vision 3 pour réaliser un projet autour du solstice.

Y a-t-il chez vous un lien entre photographie et mélancolie ?

Il y a dans la mélancolie un jugement de valeur que je refuse. La photographie et la représentation sont aussi de l’ordre de l’autoportrait, ce qui fait qu’elles peuvent mêler une multiplicité de sentiments et de possibilités.

L’envie de photographie s’épuise-t-elle quelquefois ? Comment la préserver ?

Quand l’envie de photographie s’épuise, l’ennui et la lassitude deviennent pré-déterminants à la réalisation des images, il s’agit de créer l’attente jusqu’à ce que ça déborde. Peut-être que j’essaie davantage de mettre en jeu un épuisement du regard face à un monde devenu éreinté, indéterminé, et devant lequel il faut photographier sans dévier de ses désirs.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Caroline Pandelé, Gaël Bonnefon, Pascal Navarro, Entre les gens, texte de Paul de Sorbier, Maison Salvan, 2018

Site de Gaël Bonnefon

Site de Caroline Pandelé

Site de Pascal Navarro

Edition-entre les gens p. 24-25

Maison Salvan

Editions Lamaindonne

Projet Temps Zéro

Association Déclic

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Performances Radiance, projections de films de Stéphane Charpentier, Gaël Bonnefon, Damien Daufresne  & Patricia Morosan, live Ps Stamps Back, Television Control Center, Athènes – 11 Mai et 10 Juin 2018

Site de Stéphane Charpentier

Site de Damien Daufresne

Site de Patricia Morosan

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© Gaël_Bonnefon

Protos Orofos, Thessalonique, Grèce, 19 Mai 2018

Diaporama collectif, 68ème édition de Jeune Création, Beaux-Arts de Paris, 13 / 20 Mai 2018

 Exposition Extractions, avec Tilt, Festival MAP, Toulouse, 4 Mai / 20 Mai 2018

 Les traversées, Asso Déclic, imprimerie Hélio-Corbeil, L’Oeil Urbain Off, 4 Avril / 20 Mai 2018

Exposition Young Portfolio, Musée Kiyosato, Japon, 30 Mars / 10 Juin 2018

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© Gaël Bonnefon, par Michael Ackerman

 

 

 

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