Le hasard après le hasard, par Corinne Mercadier, photographe (4)

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Longue Distance CM Colonnes
 série Longue Distance, 2005 © Corinne Mercadier

Corinne Mercadier m’a confié des textes personnels, inséparables de son travail photographique. Pour prendre le temps de les savourer, je les diffuse sur trois jours.

Jour 3.

 CM UFPP 43

« Ce que la photographie a vu

A propos de la série Solo, 2011, en cours.

Comment vais-je donner une incitation ou une consigne à mes modèles ?

Comment leur donner l’indication qui va les faire passer d’acteurs ici et maintenant à personnages dans mes images ? Je n’y vois pas très clair, mais je sais dans quelle direction diriger mes regards.

On ne va pas jouer de pièce de théâtre, ni créer de chorégraphie. La continuité temporelle du spectacle vivant ou du film ne sont pas pour moi.

On va essayer de s’approcher à plusieurs d’un lieu inexploré. Concentrer les efforts de perception pour capter une image que ce lieu pourrait renvoyer. Une image de ma sensation d’être au monde. Pas d’une vision du monde, plutôt une forme d’autoportrait de la pensée. C’est donner une forme à cette pensée en mouvement – toujours à recommencer – que je cherche. Cette forme sera le fruit d’un moulage dans l’espace de la prise de vue, un théâtre en plein air minimal : plateau/désert de sel, piste d’aéroport, parking ; cintres/ombres, mur de fond/fond noir ; lumières/travail de post-production.

Pour cela, j’ai besoin de modèles ou d’objets ou les deux ensemble. J’aurais pu danser mais un accident en a décidé autrement, et de toutes façons je n’ai pas l’intention de me mettre en scène.

Je vais essayer de m’approcher de ce lieu qui me ressemble au moyen du corps ou de l’objet comme champ magnétique.

Je donne des indications aux modèles sans leur expliquer tout ça, parce qu’ils ne savent pas ce que je cherche. Pendant une prise de vue je le sais moi-même seulement de façon intermittente, par enchaînements d’idées, ou d’images. Je suis surtout attentive aux multiples questions matérielles. Les notes dessinées ou écrites deviennent vite inutiles.

Nous sommes là ensemble, ils attendent les directives pour agir devant l’objectif. Humour, légèreté sans arrière-pensée pour tous sauf moi. Mes consignes laissent les interprètes dans un état d’innocence qui préserve la solitude dont j’ai besoin.

Les lanceurs d’objets, eux, en savent beaucoup plus. Les meilleurs sont les plus proches, c’est une affaire de famille. Un signe suffit pour qu’un lanceur me fasse remarquer qu’un modèle immobile, désœuvré entre deux incitations, plongé dans son monde, pourra être de mon monde.

Le hors-champ, les lanceurs qui prennent leur élan, c’est la seule chose qu’il faudrait filmer. Ce que font les lanceurs pour qu’il se passe quelque chose dans le champ. La contrainte de ne pas apparaître, d’être précis dans le temps de la photo et sur l’espace scénique tracé au sol. C’est un double de la danse, celui que je ne regarde pas, parce que je regarde dans le viseur, la tête sous un voile noir, pour pouvoir regarder l’écran sans être gênée par la lumière.

J’aimerais avoir aussi le temps de voir ces mouvements sans lesquels ceux des personnages et des objets ne peuvent pas avoir lieu. (« Avoir lieu », une expression qui parle à la fois du temps, de l’espace et de l’existence.)

L’innocence des modèles me ramène à L’invention de Morel, roman d’Adolfo Bioy Casares, cynique métaphore de l’amour, de la capture des êtres les plus chers, et du mensonge. Morel invente un procédé proche de l’hologramme pour filmer et projeter en boucle une semaine de rêve passée avec ses meilleurs amis, sciemment au prix de leur vie et de la sienne.

Mais l’art c’est la vraie vie, ce n’est pas un roman. Et dans la vraie vie lorsqu’on parle de la photographie, l’association de « capture » avec « danger de mort » est une métaphore du passage du mouvement à l’immobilité, du vivant à l’inanimé. C’est l’outil de cet art-là qu’il me faut. Il me semble qu’avec lui on peut s’approcher d’une image invisible. D’ailleurs, que les danseurs ou modèles soient en tant qu’êtres vivants les plus à même d’incarner l’inquiétante immobilité n’est pas si sûr : un carton de supermarché peut y réussir. Il est si peu de chose, si informel, si pauvre, qu’il n’a rien à perdre et en cela nous ressemble.

Au magasin des accessoires, dans le théâtre de Solo, on trouve des objets que je fabrique et que je peins : des sculptures de scène destinées à l’image. D’autres sont industriels comme les pneus et les balles. D’autres encore sont récupérés. A la différence de mes séries précédentes, les objets sont liés au corps de façon dynamique et sans aucun mystère, évoquant le jeu et même le sport. Ils sont photographiés en mouvement et restent définis.

CM St Troph 1
« Saint-Trophime 1 », La Suite d’Arles, 2003 © Corinne Mercadier

Je dirige ma compagnie vers le croisement de temps et d’espace que seule la machine à faire des photographies aura vu. Une « circonstance éternelle » cachée par la vision continue. Si j’avais fait des films, je n’aurais obtenu qu’une multitude de photogrammes, alors que l’image fixe, par son unicité, se donne comme s’il n’y avait eu qu’elle à voir. La même qu’auraient vue tous les spectateurs de cette scène, partageant une expérience comme on le fait lors d’une représentation. Mais ce n’est pas le cas. Ce qui est donné à voir de façon partagée à un public, c’est le tirage photographique qui fixe ce minuscule fragment de temps et de mouvement.

Le temps du danseur lors de la prise de vue est transformé, lorsque la photographie est achevée, en temps du spectateur qui approche les images. Le mur de l’atelier, l’exposition, le livre, le site, sont les supports fragiles, rares, de cette recherche elle-même fragile, presqu’imprévisible, dont la mise en œuvre est longue. D’abord par la sélection : je regarde mes centaines d’images en somnambule. Je me mets en veille pour laisser passer la reconnaissance de ce que je cherchais et qui prend forme pour la première fois.

Je regarde les images brutes comme on écoute des mots, des fragments de phrases, recueillis sur les lèvres d’un rêveur.

Il reste très peu de choses.

Les sélections se succèdent. Quelquefois il est impossible de ne choisir qu’une image, pas seulement parce que plusieurs me plaisent, mais parce que le sens de la prise de vue réside dans une séquence. Plus que de véritables polyptiques comme La Piste, ce sont des variations. Travaillées puis présentées ensemble, les images de Faena 2 et 3, ou Quintet, achèvent le transfert du mouvement  en  temps. L’intervalle entre les images conservées, c’est à dire toutes les images supprimées, me semble donner un rythme, une respiration, comme une acceptation de l’absence et de la disparition.

Puis je travaille la lumière à la façon d’une lampe de poche qui chercherait à distinguer dans le noir de trop grands espaces.

Enfin le tirage se confronte au corps du spectateur, le spectateur au tirage. Ils sont deux.

A propos de champ magnétique…

Je demande au modèle, (corps, danseur, vivant), ou à l’objet, de se prêter à être lieu de passage, lieu de croisement et de superposition (depuis mon point de vue frontal, face à un paysage traité comme boîte) du mouvement et de l’immobilité en une seule image. Le coup de foudre est parfois au rendez-vous, les modèles sont informés par toutes sortes de signes qu’il se passe quelque chose. On continue, et dans ces reprises se glissera peut-être une surprise qui mènera plus loin, ou plus rien. Le modèle a été traversé, j’ai été traversée, l’image est dans la boîte.

Ce sont les images d’une conjonction (particulière, exceptionnelle, inhabituelle), entre le corps, l’objet, le décor et la lumière. Entre la banalité et l’exceptionnel. La banalité des éléments devient support de l’exceptionnel. La banalité c’est moi. Une personne qui regarde le monde au travers de son filtre. L’exceptionnel c’est l’alignement des éléments pendant 1/800ème de seconde, comme un alignement de planètes. C’est ce que la photographie seule a vu. Moi je n’ai pas vu, j’ai seulement fait la photographie. »

CM Le 8 envole
Le Huit Envolé, retable, 2006 © Corinne Mercadier

Corinne Mercadier est représentée par la galerie Les Filles du Calvaire

Site de Corinne Mercadier

Site de la galerie Les Filles du Calvaire

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