Un genre de beauté qui dérange, Rene Ricard, dernier des poètes beat

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Rene Ricard
London, 1972
Photo © Gerard Malanga

« L’aube le gifle en plein visage / Et le cœur glisse sous son rocher. »

L’apparition en français de Rene Ricard 1979-1980, poèmes de l’Américain Rene Ricard, publiés comme il se devait, afin de respecter son édition originale, sous une superbe couverture bleu Tiffany, est un véritable bonheur dans une époque manquant singulièrement d’élégance et d’énergie salvatrice, pour tenter de surmonter, ne serait-ce que le temps d’un accord majeur, le désespoir mou qui la mine.

Traduit pour la première fois dans la langue du comte Robert de Montesquiou, Rene Ricard (1946-2014), qui fut aussi peintre et critique d’art, vint à New York pour y rencontrer Andy Warhol et sa bande (Julian Schnabel, Jean-Michel Basquiat…), devenant ami avec Gerard Malanga, qui le fit éditer par la Dia Art Foundation en 1979, avant que Manon Lutanie et Rachel Valinsky n’aient la bonne idée, et l’audace, d’exhumer son nom.

En poèmes, Rene Ricard, qui aimait les garçons, la beauté physique, la crudité des jeux sexuels, les clubs et la richesse, construit sa légende : « En un sens je me suis placé au-dessus des prix du marché. » (texte Manifeste de la Fête)

Voici donc l’exceptionnalité du paria, voix singulière célébrant dans un même souffle Giorgione et les fesses de son amant, Le Caravage et les cheveux blonds, Michel-Ange et le sadomasochisme.

« Certains types te font l’amour / Et emportent ta vie après / Ils restent pour la nuit / Et sortent un cran d’arrêt à l’aube »

La voix est parfois amère, mais vivre vraiment a un coût, ce que Pasolini appelait la vie violente.

Elle est aussi souvent alerte. Ton vif, sans fioritures, expressivité très musicale, recherches rythmiques. Ainsi ce refrain de song : « J’ai un amant qui m’aime aussi / Il a un amant riche triste mais vrai »

René Ricard est beat, qui bat le pavé, qui bat le cul de l’homme qu’il désire, qui bat la mort par la vitesse de son écriture, sa folie, son flux.

Je suis né est un poème sidérant de franchise sexuelle et de rage : « Ce n’est pas de l’art ce n’est pas de la poésie je n’en reviens pas / d’écrire ça je n’en reviens pas de lire ça »

Ecrire pour y voir clair, tamiser le temps, combler le manque, célébrer ce qui est, se venger, se confesser.

« Je fais partie des gens qu’on invite à distraire l’assemblée après / Dîner comme un cure-dent.   Et si je rencontre de nouvelles personnes / Au cours d’une bonne soirée, qui sont charmées et qui m’acceptent / Vite se fatiguent de moi elles aussi quand elles voient comment mes amis, / Les vrais objets de leur curiosité, me traitent. »

Ecrire comme on discute, se masturbe, mange, digère, sourit, prend en charge la vérité.

« Chaque minute / Quelque part / Sur terre / Des parents / Découvrent leurs / Enfants travestis »

Ecrire par nécessité, ennui, défi, habitude, dégoût.

« Je tourmente les gens qui bégaient.       J’aime être vulgaire devant / des vieilles dames. »

S’exprime ainsi la tendresse du sale gosse, louant une chambre au Chelsea Hotel, mais vivant la plupart du temps sur les canapés ou plus sûrement dans le lit de ses amis/ies.

« Quand je ne trouve pas de femme / Je me branle mais ça arrive rarement »

Qui est « RE-NE » le hâbleur, le bad guy irrésistible ? « AMI / SEULEMENT DES RICHES », et le témoin capital d’une tribu new-yorkaise ayant décidé de transformer sa vie en art, non sans ironie, ni panache.

On comprendra la nuance : « Je ne suis pas un écrivain. Je fais des poèmes. »

Parce que la vie importe plus que le métier de l’écrire en la réinventant.

Rene Ricard est égotiste, vulgaire, adorable.

« Je suis prêt à sucer tous ceux qui la sortiraient. »

Plus loin : « J’ai contracté une hépatite exprès pour infecter tous ceux / qui me léchaient l’anus. »

Fier de n’avoir jamais travaillé un seul jour de sa vie, René Ricard invente des sutras pour les temps futurs, qui sont des énigmes transparentes : « Les esprits qui observent / Le Buffle le Cerf / Chuchotent dans les rêves de ses pères / Pour nous protéger / Quand nous construisons notre tipi »

Extrait de Loose Poems : « Je préfère m’asseoir / dans un trou de vipère que de reposer dans un nid de crétins. »

Rene Ricard 1979-1980 est ainsi écrit à la jonction de deux mondes, entre le spectacle s’enchantant de ses derniers feux, et l’effacement de la beauté par le cynisme marchand.

Tu le sais, cher lecteur, parfois, souvent, la vie t’éclate le cœur.

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Rene Ricard 1979-1980, traduit de l’anglais (américain) par Manon Lutanie et Rachel Valinsky, Editions Lutanie, 2018, 200 pages

Editions Lutanie

Lancement du livre à New York le 8 juin 2018 chez Printed Matter – 18h/20h

Printed Matter, Inc.

(Merci à Gerard Malanga pour la photographie de Rene Ricard)

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