Une carte du Tendre du corps fantasmatique, par Claire Richard, écrivain

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« Les architectes appellent « chemins de désir » les sentiers qui forment progressivement sous les pas des marcheurs, des animaux ou des cyclistes, à côté des infrastructures prévues pour eux. Ils apparaissent dans la neige sale, l’herbe foulée, dans la boue et sur le bitume frais. La plupart du temps, on les voit à peine. »

Raconter avec franchise, malice, humour, et beaucoup de lucidité, une vie sexuelle par le prisme de la pornographie, tel est le projet de Claire Richard dans un texte de nature essentiellement autobiographique intitulé Les Chemins du désir, qui est aussi une fiction radiophonique diffusée sur Arte Radio.

Le récit est court et savoureux, qui cherche à comprendre la puissance érotique des images s’emparant d’un être jusqu’à le rendre dépendant de leurs configurations.

Il est beau ici d’entendre la voix d’une femme remontant sans tabou à la source de ses excitations révélées par la pornographie : « Le porno m’a montré les zones d’excitation qui seraient autrement restées insoupçonnées. Le bdsm, la soumission, le hentai, les catfights, les soupirs des pornos audio… ces voyants seraient restés au point mort si le porno n’était venu les allumer. Car soyons honnêtes, on ne peut pas se fier aux rencontres entre carcasse pour explorer l’infini champ de ses fantasmes. »

Questions pour tous, elles pourraient être d’un sexologue : « Sur quoi avez-vous joui pour la première fois ? Y a-t-il une image que vous avez trouvée inoubliable ? Quels sont les corps auxquels vous ne pouvez pas résister ? Les formes qui vous excitent ? Les scénarios interdits qui vous allument ? Existe-t-il entre vos fantasmes des continuités ? Fantasmiez-vous pareil avant ou après YouPorn ? »

A huit ans, une enfant découvre par hasard, dans le grenier de sa grand-mère, des BD érotiques, c’est une déflagration : « Deux seins énormes occupent l’image, deux seins ronds avec des tétons érigés, dressés comme des antennes, deux seins énormes dans lesquels un clochard mord à pleines dents. », « Deux femmes sont attachées, mains dans le dos, contre un pilier. Elles ont des jambes immenses, et des seins lourds, elles ont ces corps de liane qu’on trouve dans les BD des années 70. Elles sont blondes et elles sont nues. Des cordes leur entrent dans les chairs, passent entre leurs seins. Une autre femme, de dos, les regarde. Elle est brune, ses cheveux lui tombent jusqu’au milieu du dos. Elle porte de hautes bottes de cuir et elle tient à la main une cravache. »

Les détails s’incrustent dans la psyché, ils vont grandir, se développer, se ramifier.

Claire Richard montre ainsi que le corps physique se double d’un corps fantasmatique prenant possession de lui dans l’obsession de la jouissance. Il faut imaginer en nous un ensemble de rhizomes insoupçonnés que la bonne image, la bonne personne, saura exalter.

Contre la moraline, la cyprine : « Le porno a mauvaise presse, on l’accuse de déformer l’imaginaire des jeunes et de reconduire le stéréotypes de genre, d’exploiter les femmes et d’appauvrir le monde – et tout cela d’ailleurs est peut-être bien vrai -, mais moi je suis bien obligée de voir, quand je remonte mes chemins de désir, combien sans le porno ils n’iraient nulle part et combien le porno a eu cet effet étonnant et étrange de me permettre d’accéder à des zones inconnues de mon être. »

L’enfant grandit, avec elle les radicelles du désir d’une triade affolante : « – seins – contrainte – cuirs et cordes – »

Visitant le musée de la BD d’Angoulême avec ses parents, l’adolescente sent une nouvelle fois « le sol s’ouvrir » sous ses pieds, la voici ébranlée derechef devant une planche en noir et blanc montrant la soumission délicieuse d’une femme blonde par une femme brune. Il s’agit d’images tirées d’Histoire d’O, dessiné par Guido Crepax, mais elle ne le saura que plus tard.

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Puis arrivent les émissions de Carré Rose sur M6, le sexe qui bat tout seul entre les cuisses, puis le câble (parvenir à voir le porno du samedi soir sur Canal Plus sans éveiller le soupçon des parents), puis l’ADSL dans la chambre d’étudiante.

La jeune femme découvre alors une loi de la consommation des images pornographiques : « Les images érotiques s’amenuisent à force d’être utilisées. »

Il en faut d’autres, de plus nouvelles, de plus étranges, de plus bizarres, de plus extrêmes.
Le Web a étendu son empire.

« Au début des années 2000, j’apprends à ne plus jouir dans le noir et sur le dos, mais de biais, penchée sur un écran, une main entre les jambes, l’autre sur un clavier. »

Découverte du site d’histoires érotiques participatif Revebebe (quelle place dans la jouissance des rapports de genre et de domination ?), découverte de YouPorn, découverte de PornHub.

Les chemins de désir s’épanouissent au fur et à mesure de la découverte des tags, excitants, puis moins, jusqu’à trouver des mots clefs de plus en plus précis (mieux vaut maîtriser l’anglais) : big boobs gros seins big tits licking tits licking boobs sucking on tits sucking on clit…

Le porno devient une drogue, il est nécessaire et devient insuffisant : « Un soir où ma connexion Internet ne marche plus, je découvre que je ne sais plus me faire jouir sans porno sous la main. »

Vitesse de défilement des images, recherche des moments les plus jouissifs, lassitude.

Humour : « Le jour où je me découvre excitée par des vidéos de lactation pour adultes, je commence à me demander sérieusement où tout cela m’emmène. »

L’orgasme prend des chemins inattendus, celui de dessins animés japonais ravageurs pour les petites culottes, puis celui, « durable et équitable » du porno féministe (pas très transgressif finalement), puis la merveille du site Gone Wild Audio, où la jouissance provient du son de leurs ébats enregistré par des amateurs.

Les Chemins du désir, c’est Claire Richard au pays des merveilles.

La narratrice : la vie sans le porno serait extrêmement inintéressante.

Virginia Woolf : « Pour fantasmer comme pour écrire, il faut une chambre à soi. »

Jean de La Fontaine (Les Amours de Psyché) : « Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse / Du plus bel esprit de la Grèce, / Ne me dédaigne pas, viens-t’en loger chez moi ; / Tu n’y seras pas sans emploi. / J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique, / La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien / Qui ne me soit souverain bien, / Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique. / Viens donc ; et de ce bien, ô douce Volupté, / Veux-tu savoir au vrai la mesure certaine ? / Il m’en faut tout au moins un siècle bien compté ; / Car trente ans, ce n’est pas la peine. »

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Claire Richard, Les chemins de désir, Seuil, Fiction & Cie, 2019, 96 pages

Editions du Seuil

Arte Radio

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