Arabat, vivre ensemble, ne rien lâcher, par Elodie Claeys, Caroline Cranskens et Agnès Dubart

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© Agnès Dubart

« Défense de déposer ces fardeaux / Sur les épaules des jeunes. / Tant que la vieille peut / Les porter par elle-même. » (Anjela Duval)

Arabat sonne comme un jet de pierres, un entêtement, un cri de rage, un poème de Mahmoud Darwich.

Arabat signifie en breton « ne pas », « interdit », « défense de ». Il est inspiré d’un poème éponyme d’Anjela Duval (1905-1981), paysanne et poétesse bretonne, ayant nourri la sensibilité des artistes Elodie Claeys et Caroline Cranskens, en résidence à l’ancienne poste de Plounéour-Ménez (Finistère) de février à mai 2018, et rejointes quelques semaines par la plasticienne Agnès Dubart, ces trois noms de femmes se retrouvant logiquement en tête de l’objet éditorial hybride Arabat – films, textes, photographies, dessins, gravures.

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© Elodie Claeys & Caroline Cranskens

Vidéaste et poète, Caroline Cransken a réalisé avec Elodie Claeys, qui fut un temps écrivain public avant de se rapprocher du milieu du cinéma, le film Ederlezi, le retour du printemps, paru en 2016 aux éditions Les Venterniers. Toutes deux ont également fabriqué sept numéros de la revue Fureur et mystère.

Pour le projet Arabat, Agnès Dubart a dessiné à l’encre noire les yeux de différentes personnes rencontrées en concluant chaque séance de pose par cette même question : « Qu’est-ce que vos yeux aiment voir ? », avant de traduire ces regards intérieurs par la couleur et l’aquarelle.

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© Agnès Dubart

Par l’art, sortir du « temps carcéral » (Caroline Cranskens), creuser les blessures sans les laisser nous posséder, aller au réel, politiquement, malgré le « prochain gazage de génération ».

Se battre pied à pied, vers à vers, et prendre le risque des coups de matraque : « Qui étions-nous pour ignorer à ce point la racine du monde ? »

Il faut parier sur la montagne et le bouillonnement du sang, contre les néons, contre le gel des désirs, contre la réduction de l’espace.

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© Elodie Claeys & Caroline Cranskens

Clôtures et trous.

« J’ai la descente facile et la montée chronique / J’ai raté plusieurs occasions de me taire / Et comme je glisse vers le silence / Je peux enfin dire : / Le visage espère dans la caverne / Qu’une ombre fasse le tour complet de la nuit / Et se souvienne de la folie du verbe. »

Pendant ce temps, Agnès Dubart laboure le bois, crée des sillons, des pluies de traces, des chemins d’ajoncs, puis regarde ce que regardent les yeux, qui sont des loups dans la lande des monts d’Arrée, des racines, des éblouissements verticaux, des demi-visages à assembler comme une nouvelle espèce, animale, humaine.

Pendant ce temps, en photographies (Elodie Claeys et Caroline Cranskens), apparaissent les vaches à l’étable amoureusement gardées, les frondaisons nues, les églises en toutes saisons comme un abri, un appel peut-être, les manifestations et les autocollants sur les lampadaires des villes, et le lichen qui s’étend.

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© Elodie Claeys & Caroline Cranskens

Elodie Claeys écrit : « Des histoires sauvages poussent sur les talus. »

La voilà qui interroge les noms bretons (Coat Malguen), voit la bruyère sous la brume, avance dans la glaise, s’enracine sans s’accrocher.

Son texte est un abécédaire – Fluides, figures, frontières, fer, feu ; Graine, galette, gravure, gavotte, granit, grenade ; Horizon, humain, harpe -, comme autant d’occasions de penser, de se déplacer, d’accompagner en mots la courbe des jours.

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© Elodie Claeys & Caroline Cranskens

Huelgoat est une Atlantide où l’on mange des pizzas portant des noms de footballeurs de l’équipe de France. Ça se passe Au Crépuscule, réduction de 20% en montrant cet article sur la N’Golo Kante, pas très grande mais particulièrement nourrissante.

Lettre T comme Tabac, talus, terre, tête, tourbière : « En 2018. Le 22 février, à Bure dans le Meuse, cinq cents gendarmes évacuent la quinzaine d’occupants du bois Lejuc en lutte contre l’enfouissement des déchets radioactifs sur le site. Le 22 mars, à Brest, pendant la manifestation pour la protection du service public, en voyant Aurélie, la prof des CM1/CM2, dans le cortège de Force Ouvrière, on l’embrasse comme une vieille camarade.»

Z comme Zone : « Désobéir aux lois du gouvernement, obéir à celles de la nature, ça s’appelle zoner. Mon grand-père m’avait prévenue. Impossible de vivre tranquille ou alors on est mort. »

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© Elodie Claeys & Caroline Cranskens

Agnès libère Paul Klee en elle, Caroline et Elodie « au-delà des Nous » (bonjour Marielle Macé) des calvaires, des étourneaux, des barricades.

Est écrit sur le parebrise d’une camionnette : « L’avenir sera collectif. »

Nous sommes désorientés, nous souffrons et trinquons ensemble, mais rien ne nous empêche de chercher à danser, battre la campagne, trinquer ensemble.

Maintenant, place aux films Prises de terre (se relier et transmettre) et Au-delà de Nous (se souvenir et inventer).

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© Elodie Claeys & Caroline Cranskens

Ponctué par des images de manifestations, à Brest, à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, à Pont-de-Buis-lès-Quimerch, où l’usine Nobel Sport fabrique notamment des gaz lacrymogènes, Prises de terre fait entendre les paroles d’habitants de « la zone magnétique des monts d’Arrée », luthier, paysan, néoruraux, enfant, libraire, couple amoureux, ne distinguant pas entre petit point et grand contexte, travaillant dans la simplicité des jours à faire, selon la belle dichotomie énoncée par Patrick Chamoiseau, du territoire un lieu, c’est-à-dire un espace à la fois dense et ouvert.

Neige, vaches, livres, oiseaux, métier d’art, breton, violon, musique, pas de deux, pas de cent, révolution.

On lit : « Les loups dans la bergerie. »

On entend : « On va à fond sur les trucs, mais on ne se fait pas d’illusion. »

Et ceci : « Passer l’hiver à Scrignac. »

Ce pourrait être un message du général de Gaulle à la BBC, c’est davantage encore une formule d’universel ayant pour fond l’éloge du proche et la lutte pour l’ensemble des vivants.

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© Elodie Claeys & Caroline Cranskens

Ça va finir, ça a fini, ça finit, ça continue, ça repart, ça s’enflamme.

Sortir de la bétaillère, filmer Au-delà de Nous, en déclarant l’état d’urgence social, écologique, affectif. Solidarité entre les générations, entre les hommes et les bêtes et le ciel et les eaux.

Se parler, se faire lanceur d’alerte, définition de la poésie même, arrêter, se faire arrêter.

Associer la politique, le terrestre et l’alchimique (Agnès Dubart).

C’est la catastrophe, mais on peut se parler, hic et nunc et demain.

On lit quelque part à Lille : « A bas le cistème »

Oui, comme une cystite interminable.

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Elodie Claeys et Caroline Cranskens, Arabat, dessins d’Agnès Dubart, Editions Isabelle Sauvage, 2019, 112 pages – livre accompagné de deux films sur DVD et enrichi de photographies des auteures

Editions Isabelle Sauvage

Se procurer Arabat

 

 

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