Défense des irréguliers, Les Cahiers de Tinbad, par Guillaume Basquin

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Louis-Ferdinand Céline © Jacques Cauda

« C’est bien Vertov qui fut le plus convaincant des activistes du communisme réel ; mais c’est Céline qui fut notre Molière du XXe siècle : il démasqua toutes les tartuferies ; son délire fut aussi un immense éclat de rire ; et sa pitié pour l’homme fut universelle, quoiqu’on en dise aujourd’hui pour empêcher sa lecture en une opération de basse revanche contre son art / sa musique. »

Dans l’affaire « Louis-Ferdinand Céline contre le reste du monde », je me garderai bien de trancher entre le bien et le mal, le mal et le bien, le bienmal, le malbien.

Cependant, il faut être en possession des pièces majeures pour les étudier à fond, ainsi le texte de Mea Culpa, pamphlet dénonçant la nature réactionnaire du régime communiste en Union Soviétique, écrit à peu près au même moment (1936) que le plus fameux encore Retour de l’U.R.S.S. d’André Gide.

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Philippe Sollers © Jacques Cauda

Dans un silence quasi assourdissant de la part de la gent médiatique, Guillaume Basquin publie avec courage et responsabilité ce texte difficilement trouvable dans le septième numéro des Cahiers de Tinbad, nom de sa maison d’édition consacrée à la défense d’œuvres de grande singularité (chronique à venir sur Double Feinte, d’Eric Rondepierre).

Voici les premières lignes de son édito : « Dans ce numéro des Cahiers de Tinbad, on fait le grand écart entre un propagandiste joyeux et sincère du communisme, Dziga Vertov, et le premier critique radical de la Révolution soviétique en Occident, Louis-Ferdinand Céline. »

Mais que lit-on dans Mea Culpa ?

« Et encore si ils bouffaient, mais c’est tout le contraire qui se passe ! Le peuple est Roi !… Le Roi la saute ! Il a tout ! Il manque de chemise !… »

Et : « La politique a pourri l’Homme encore plus profondément depuis ces trois derniers siècles que pendant toute la Préhistoire. Nous étions au Moyen Age plus près d’être unis qu’aujourd’hui… un esprit commun prenait forme. Le bobard était bien meilleur « monté poésie », plus intime. Il existe plus. »

« Le Communisme matérialiste, c’est la Matière avant tout et quand il s’agit de matière c’est jamais le meilleur qui triomphe, c’est toujours le plus cynique, le plus rusé, le plus brutal. Regardez donc dans cette U.R.S.S. comme le pèze s’est vite requinqué ! Comme l’argent a retrouvé tout de suite sa tyrannie ! et au cube encore ! »

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Jacques Henric © Jacques Cauda

« Tous les assassins voient la vie en rose, ça fait partie du métier. Ainsi soit-il. »

« Etouffer la dure vérité : que ça ne colle pas les « hommes nouveaux » ! Qu’ils sont tous fumiers comme devant ! »

« Pourquoi ça recommence les vacheries ?… Parce qu’elles remontent spontanées de ta nature infernale, faut pas te faire d’illusion, ni de bile, sponte sua. Ça recommence. »

« « Je suis ! tu es ! nous sommes des ravageurs, des fourbes, des salopes ! » Jamais on dira ces choses-là. Jamais ! Jamais ! Pourtant la vraie Révolution ça serait bien celle des Aveux, la grande purification ! »

On peut se douter que de telles phrases feront de Céline, alors presque seul à dénoncer la farce soviétique, un ennemi de premier rang pour les communistes aveuglés.

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James Joyce © Jacques Cauda

Olivier Rachet insiste : « Céline l’affirme : la conscience de classe n’existe pas, nulle part. Tout prolo rêve de devenir bourgeois, c’est la loi. »

L’acharnement mis à poursuivre l’écrivain après la guerre, accusé de trahison et de collaboration avec l’ennemi, aurait sans nul doute conduit à sa mort, s’il n’avait été emprisonné dix-huit mois au Danemark, qu’il était parvenu à rejoindre après le débarquement en Normandie.

Céline, écrivain génial, oui, antisémite délirant, oui, mais collaborateur non, lui que Pétain détestait particulièrement, et bon nombre de ses vertueux collègues en une France cherchant à se purger de sa propre vilénie, notamment Sartre écrivant de façon mensongère dans Les Temps modernes en décembre 1945 : « .Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c’est qu’il était payé. »

Thomas Clerc rétablit la balance : « Personne n’est devenu antisémite en lisant les pamphlets de Céline, parce que personne ne peut prendre au sérieux son délire. L’histoire, qui est tragique parce qu’elle est « dans le vrai », elle, s’est chargée de réaliser le fantasme célinien. C’est donc dans le réel qu’il faut combattre l’antisémitisme, non dans la fiction. »

Et de poursuivre : » Pourquoi tant de bons écrivains sont-ils antisémites ? Pourquoi tant d’excellents sont-ils philosémites ? Pourquoi les Juifs sont-ils au cœur de la question littéraire ? Parce qu’ils sont les gens du Livre. Nous pouvons désormais donner notre définition (judaïque) de l’antisémite : un antisémite n’est pas seulement un homme qui n’aime pas les Juifs, c’es un homme qui n’aime pas les Livres. Au vu de leur désertion dans l’espace public, on a du souci à se faire. »

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Stéphane Mallarmé © Jacques Cauda

Guillaume Basquin aime les livres, qui publie aussi dans sa revue un excellent entretien entre le peintrécrivain surfiguratif Jacques Cauda et Guillaume Petit Leroux (« Je suis un serial painter. »), et le superbe pamphlet de Witold Gombrowicz, Contre la poésie, dénonçant les afféteries des poêtes de profession : « Le sucre est délicieux lorsqu’on le prend dans du café, mais personne ne mangerait une assiette de sucre : ce serait trop. »

Le bon dosage de sucre, parfaite définition du lyrisme, et de la littérature.

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Les Cahiers de Tinbad, Littérature/Art, hiver 2019, n°7, 128 pages – textes de Guillaume Basquin, Stéphanie Katz, Louis-Ferdinand Céline, Olivier Rachet, Claire Fourier, Thomas Clerc, Dominique Preschez, Jacques Cauda, Claude Minière, Jacques Brou, Philippe Thireau, Witold Gombrowicz, Arnaud Le Vac, Perrine Le Querrec, Steven Sampson, Christophe Esnault, Bernard Sarrut, Christine Hervé, Murielle Compère-Demarcy, Jacques Sicard, Frank Aïdan, Jean Durançon

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Franz Kafka © Jacques Cauda

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Paul Verlaine © Jacques Cauda

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Guillaume Apollinaire © Jacques Cauda

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Arthur Rimbaud © Jacques Cauda

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William Butler Yeats © Jacques Cauda

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Editions Tinbad

Site de Jacques Cauda

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Se procurer Les Cahiers de Tinbad

 

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