Livres de désolation, par Gérard Berréby, poète, éditeur, plasticien

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Libri Feriti, Gérard Berréby ©Hélène Bozzi

Poète et responsable des éditions Allia, Gérard Berréby est aussi un plasticien, dont les œuvres circulent de plus en plus, à Marseille, en Belgique, en Italie.

Son dernier projet, Libri Feriti, s’inscrivant à Venise dans une exposition collective intitulée Looking for Utopia, questionne, à partir de livres blessés, déchirés, brûlés, la place des œuvres littéraires majeures dans un monde conduit désormais par une catastrophe sans précédent.

Que peut la lettre face au ravage ? Y a-t-il encore dans la cendre, au cœur de la tempête, quelque possibilité de salut ?

Par un effet de plastination inattendu, Gérard Berréby rend hommage à la bibliothèque tout en en protégeant les cadavres de nouvelles avanies.

Le philosophe, urbaniste et stratège, Paul Virilio rêvait de bâtir un musée des accidents.

Nul doute qu’en cet espace de réflexion pour une humanité en phase terminale, les livres outragés du grand éditeur seraient en bonne place dans les numéros de l’audioguide.

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Libri Feriti, Gérard Berréby ©Hélène Bozzi

Vous montrez actuellement à Venise dans l’exposition collective Looking for Utopia votre travail sur les livres blessés, détruits, survivants, Libri Feriti. Comment comprenez-vous votre présence dans cette exposition aux côtés par exemple de Jean Bedez, Hans Bellmer, Jan Fabre, Cécile Reims, Delphine Valli ?

Par la volonté de Bianca Cerrina Feroni et Melania Rossi. Ce sont elles qui sont à l’origine de Looking for Utopia et qui en ont choisi les intervenants. Et j’ai répondu positivement à leur demande. Je m’intègre dans un projet dont la cohérence a été dessinée par elles deux. Les curatrices sont parties de l’idée d’Eduardo Galeano : “L’utopie est à l’horizon. Je fais deux pas en avant, elle s’éloigne de deux pas. Je fais dix pas de plus, elle s’éloigne de dix pas,” et y ajoutent : “L’élan à la base de ces projets utopiques se situe dans un mouvement contradictoire qui montre à la fois la possibilité et l’impossibilité d’une nouvelle relation au monde.”

Si je connaissais le travail de Jan Fabre que j’apprécie, je ne connaissais pas la plupart des artistes invités. Mais cela m’a semblé amusant de ne pas toujours maîtriser ce que je fais et voir comment le devenir de mon propre travail s’intègre dans un ensemble.

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Libri Feriti, Gérard Berréby ©Hélène Bozzi

Vos œuvres sont-elles des vanités ? Une méditation sur la catastrophe en cours (le recul de la présence des grandes œuvres littéraires comme objets de secours) ?

C’est la dégradation même des ouvrages en transition vers l’état de poussière qui a d’abord occupé mon esprit dans la conception de ces Livres blessés, exposés un peu comme une mort, à Venise. Méditation sur la catastrophe, très certainement, mais montrée de manière non articulée. Je donne à voir une forme de post-catastrophe et laisse chacun libre d’interpréter mon travail. Les grandes œuvres littéraires que vous signalez me sont toujours utiles et nécessaires, et paradoxalement j’ai le sentiment qu’elles ne servent plus à grand-chose. Comme s’il y avait inadéquation entre tout ce dont nous avons hérité, disons depuis la Renaissance, qui ne permet plus d’appréhender cette époque. Un nouveau langage est à inventer pour mieux la circonscrire et accoucher des outils pour forger un discours approprié. Les Livres blessés sont une modeste tentative de participer à cette entreprise.

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Libri Feriti, Gérard Berréby ©Hélène Bozzi

Qu’est-ce qu’un livre blessé ? Un livre d’autant plus puissant que chaque mot sauvé de l’effacement par le feu, de l’humidité ou des insectes mangeurs de papier, gagne en profondeur d’apparition et de mystère ?

Un livre blessé, c’est un livre resurgi du désastre, qui l’a traversé, et qu’on peut interpréter autrement, peut-être rêveusement, mais tout autant de manière cauchemardesque. Les mots, la lettre, les sensations et les idées contenus dans tous ces ouvrages n’ont pas pu résister à l’outrage de l’écoulement des jours, et se sont laissés dévorer par les insectes bibliophages, l’humidité, la suie, l’inondation… et le bruit du temps. Les mots sont des morts sans en avoir l’air.

« Il y a quelque chose de profondément troublant dans les images de ces pages tordues, de ces dos décollés, de ces couvertures abîmées. Si un acte de malveillance humaine semble exclu, on se trouve à se demander qui a fait ça, de quelle catastrophe les restes visibles de ces livres sont le témoignage. De quelle fin nous parlent-elles, ces images ? A-t-elle déjà eu lieu sans que nous nous en rendions compte ou doit-elle encore arriver, et comme une promesse qui aurait mal tourné, elle gît là devant nous. Est-ce le présent d’un futur qui nous attend ? Mais, et c’est exactement cela qui me trouble dans ces images, c’est la fin d’un monde qui ne veut pas finir, qui se survit comme une lémure. Détournant un moment notre regard fasciné par les plis de colle fondue, par les ratures, par les brûlures, nous nous surprenons à essayer de lire un titre, de déchiffrer un mot, d’arracher un signe qui fasse encore sens dans un univers dont, comme pour un rêve à demi-oublié, nous avons perdu la clé.” : voilà ce que vient de m’écrire le philosophe italien Francesco Masci [lire chez Allia son Traité anti-sentimental, 2018] et qui montre selon moi comment ces Libri Feriti gagnent en profondeur d’apparition et de mystère.

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Libri Feriti, Gérard Berréby ©Hélène Bozzi

Libri Feriti est un spectacle de désolation, presque sacrilège, rappelant les pires heures de l’histoire (autodafés de l’Inquisition et des nazis ; bibliothèques brûlées de Leningrad et de Sarajevo…). Pourtant, n’y a-t-il pas une joie secrète à faire rajeunir par le négatif la lettre même ?

C’est un peu comme un trésor réchappé des décombres. Malgré les intempéries, les obstacles historiques, le livre a la vie dure, comme objet subversif s’entend, enfin lorsque sa qualité l’y oblige. Il y a aussi tellement de livres sans aucun intérêt qu’il ne s’agit sans doute pas d’un hommage systématique.

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Libri Feriti, Gérard Berréby ©Hélène Bozzi

Brûleriez-vous votre bibliothèque et votre catalogue d’éditeur (Allia) pour tout recommencer à zéro ?

Très certainement. En attendant, je les détourne.

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Libri Feriti, Gérard Berréby ©Hélène Bozzi

Qu’est-ce qu’un Sartre réchappé des flammes ?

Je laisse chacun libre interprète si vous me le permettez.

 

Avez-vous montré votre travail à Alain Fleischer ?

Non, je le fais de ce pas. J’avoue ne pas y avoir pensé, mais maintenant que vous avez reconnu l’un de ses livres à partir de “& Cie, scher, he, n”, la mèche est vendue.

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Libri Feriti, Gérard Berréby ©Hélène Bozzi

Quel livre sauveriez-vous en priorité d’une bibliothèque en feu ?

Je déballe ma bibliothèque, de Walter Benjamin peut-être.

La série Libri Feriti est-elle dans la continuité de votre exposition récente à l’Hôpital Notre-Dame à La Rose de Lessines (Belgique, 2018), L’Apesanteur et la disgrâce, dont nous avions rendu compte par le biais d’un entretien précédent dans L’Intervalle ?

Cette série est venue l’hiver suivant, soit l’hiver 2018. Elle émane d’une trouvaille en Belgique. Voilà un premier lien. Un dimanche matin, après une nuit brève et chargée, alors que je m’éveillais aux Cerisiers, on sonna à l’interphone. Hugo, le garçon de la maison, répondit. Puis se tourna vers son père et moi pour nous dire : “Casimir – le chat – se balade dans les caves. La voisine a appelé pour nous le dire.” Nous descendîmes de concert à la recherche du félin. Chacun partit dans une direction. Quand je poussai une porte, qui me semblait ouverte, j’aperçus un monceau de livres qui me fascinèrent immédiatement. Oubliant pourquoi j’étais là, je ramassai quatre ou cinq ouvrages sous le bras, comme un voleur, et les montai au deuxième étage, avant de redescendre avec deux grands sacs de supermarché. Je fis mine de poursuivre mes recherches ; la chance étant avec moi ce matin-là, Casimir s’était logé dans un des cartons de livres. Une fois la tension, retombée et notre chat bien ramené à la maison, je me livrai à cette filouterie, à savoir : remplir mes deux sacs de livres. De retour chez moi, à Paris, j’observais attentivement mon butin pendant plusieurs jours. Je compris que ces livres avaient été inondés puis séchés, recouverts de poussière, rongés par des bêtes diverses, attaqués par le salpêtre. Je les brossais, les dépoussiérais, et j’eus l’idée de leur appliquer un vernis industriel anti-rayures pour voiture, dans la cabine d’un peintre au pistolet dans un garage. Un effet de vitrification ou de plastination.

Bien souvent, et malgré moi, lorsque je termine un travail, ce vers quoi je me dirige découle, au départ de manière inconsciente, de la fin du travail précédent, et le radicalise en quelque sorte. Je me nourris de ce que j’ai déjà fait et ce que j’ai déjà fait me propulse vers ce que je vais faire. En ce sens-là, tout est dans tout. Une série émerge de la précédente, sans demander la permission d’apparaître.

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Libri Feriti, Gérard Berréby ©Hélène Bozzi

Qu’allez-vous montrer en juin 2019 au Centre de la photographie de Genève ? En quoi consiste votre travail photographique ?

Je participe à une exposition collective, Osmoscosmos, à la demande de Joerg Bader qui lors d’une visite dans mon atelier, a choisi une série de photographies que j’ai réalisées dans les transports en commun parisiens en me focalisant sur les pieds des passagers, et le portait d’une jeune femme se lavant les cheveux sous une douche en plein air. Pour le reste je n’ai pas de ligne arrêtée.

Êtes-vous familier de la Biennale de Venise ? Quelle est la nature des œuvres qui vous intéressent ?

Pas vraiment familier de la Biennale de Venise, mais cela ne m’empêche aucunement de me tourner toujours vers ce que je ne connais pas. J’aime être surpris par une esthétique qui ne m’est pas familière et par le regard sur notre monde contemporain transcendé par une vision qui bouscule les formes habituelles.

 

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Libri Feriti, Gérard Berréby ©Hélène Bozzi

Comment comprenez-vous la célèbre formule de Voltaire, “Il faut cultiver notre jardin” ? Êtes-vous leibnitzien ou punk juif ?

Si c’est le meilleur des mondes possibles, que sont les autres ? Dans le monde tel que nous en héritons, le repli sur soi favorise l’ouverture aux autres, forcément, si l’on veut se sauver. Livrer un jardin aux légumes comestibles, aux fleurs odoriférantes et aux fruits goûteux et juteux peut sembler bien naïf, et même manquer d’ambition. Mais c’est ne pas soupçonner le travail souterrain que cela implique, dans le monde tel que nous le laisserons après notre passage.

Punk juif, c’est de notoriété publique, et je l’assume complètement. Quant à être leibnizien, j’y travaille un peu chaque jour, j’ai l’impression de m’améliorer mais c’est un point de vue purement subjectif.

Propos recueillis par Fabien Ribery

Gérard Berréby, Libri Feriti, in Looking for Utopia, curated by Bianca Cerrina Feroni & Melania Rossi, exposition ayant lieu à Novecento (San Marco 2683/84), Venise – du 10 mai au 8 juillet 2019

Œuvres de Gérard Berréby, Francesco Arena, Jean Bedez, Hans Bellmer, Elisabetta Benassi, Elvio Chiricozzi, Félicie d’Estienne d’Orves, Jan Fabre, Sophie Ko, Damien MacDonald, Maud Maffei, Simone Pellegrini, Cécile Reims, Pietro Ruffo, Delphine Valli, Antonello Viola

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